Malgré sa qualité de demoiselle à marier, elle fit ouvrir une grande porte condamnée qui, de sa chambre, donnait sur l'escalier de la place Grenette, et à la suite d'une scène abominable, dans laquelle je vois encore sa figure, fit faire une clef. Apparemment, son père lui refusait celle de cette porte[5].
Elle introduisait ses amies par cette porte, en entre autres cette Mme Vignon, Tartufe femelle, qui avait des oraisons particulières pour les saints, et que mon bon grand-père eut eu en horreur si son caractère à la Fontenelle lui eût permis: 1° de sentir l'horreur;—2° de l'exprimer.
Mon grand-père employait son grand juron contre cette madame Vignon: Le Diable te crache au cul!
Mon père se cachait toujours à Grenoble, c'est-à-dire qu'il habitait [6] chez mon grand-père et ne sortait pas de jour. La passion politique ne dura que dix-huit mois. Je me vois allant de sa part chez Allier, libraire, place Saint-André, avec cinquante francs en assignats, pour acheter la Chimie de Fourcroy, qui le conduisit à la passion pour l'agriculture. Je conçois bien la naissance de ce goût: il ne pouvait promener qu'à Claix.
Mais tout cela ne fut-il pas causé par ses amours avec Séraphie, si amour y a? Je ne puis voir la physionomie des choses, je n'ai que ma mémoire d'enfant. Je vois des images, je me souviens des effets sur mon cœur, mais pour les causes et la physionomie, néant. C'est toujours comme les fresques du [Campo-Santo][7] de Pise, où l'on aperçoit fort bien un bras, et le morceau d'à côté, qui représentait la tête, est tombé. Je vois une suite d'images fort nettes, mais sans physionomie autre que celle qu'elles eurent à mon égard. Bien plus, je ne vois cette physionomie que par le souvenir de l'effet qu'elle produisit sur moi[8].
Mon père éprouva bientôt une sensation digne du cœur d'un tyran. J'avais une grive privée qui se tenait ordinairement sous les chaises de la salle-à-manger. Elle avait perdu un pied à la bataille et marchait en sautant. Elle se défendait contre les chats, chiens, et tout le monde la protégeait, ce qui était fort obligeant pour moi, car elle remplissait le plancher de taches blanches peu propres. Je nourrissais cette grive d'une façon peu propre, avec les chaplepans [9] noyés dans la benne de la cuisine (cafards noyés dans le seau de l'eau sale de la cuisine).
Sévèrement séparé de tout être de mon âge, ne vivant qu'avec des vieux, cet enfantillage avait du charme pour moi.