Si j'eusse parlé, vers 1795, de mon projet d'écrire, quelque homme sensé m'eût dit: «Ecrivez tous les jours pendant deux heures, génie ou non.» Ce mot m'eût fait employer dix ans de ma vie dépensés niaisement à attendre le génie.
Mon imagination avait été employée à prévoir le mal que me faisaient mes tyrans et à les maudire; dès que je fus libre, en H[5], dans le salon de ma mère, j'eus le loisir d'avoir du goût pour quelque chose. Ma passion fut: les médailles moulées en plâtre sur des moules ou creux de soufre. J'avais eu auparavant une petite passion: l'amour des épinaux[6], bâtons noueux pris dans les haies d'aubépine, je crois; la chasse.
Mon père et Séraphie avaient comprimé les deux. Celle pour les épinaux disparut sous les plaisanteries de mon oncle; celle pour la chasse, appuyée sur les rêveries de volupté nourries par le paysage de M. Le Roy et sur les images vives que mon imagination avait fabriquées en lisant l'Arioste, devint une fureur, me fit adorer la Maison rustique, Buffon, me fit écrire sur les animaux, et enfin n'a péri que par la satiété. A Brunswick, en 1808, je fus un des chefs de chasses où l'on tuait cinquante ou soixante lièvres avec des battues faites par des paysans. J'eus horreur de tuer une biche, cette horreur a augmenté. Rien ne me semble plus plat aujourd'hui que de changer un oiseau charmant en quatre onces de chair morte.
Si mon père, par peur bourgeoise, m'eût permis d'aller à la chasse, j'eusse été plus leste, ce qui m'eût servi pour la guerre. Je n'y ai été leste qu'à force de force.
Je reparlerai de la chasse, revenons aux médailles[7].
[1] Le chapitre XIX est le chapitre XVI du manuscrit (fol. 260 bis et 274 à 279; les fol. 261 à 273 sont blancs).—Écrit à Rome, les 25 et 26 décembre 1835.—Au sujet de l'établissement du texte du début de ce chapitre, voir les notes du début du chapitre XVIII, et la reproduction du fol. 260 bis.
[2] ... Furonières ...—Hameau de la commune de Claix.