Tout cela était distribué par bancs de sept ou huit[4], et chaque jour il fallait faire construire de nouveaux bancs. Et quels modèles! de mauvaises académies dessinées par MM. Pajou et Jay lui-même; les jambes, les bras, tout était en à peu près, bien patauds, bien lourds, bien laids. C'était le dessin de M. Moreau jeune, ou de ce M. Cachoud qui parle si drôlement de Michel-Ange et du Dominiquin dans ses trois petits volumes sur l'Italie.

Les grandes têtes étaient dessinées à la sanguine ou gravées à la manière du crayon. Il faut avouer que la totale ignorance du dessin y paraissait moins que dans les académies (figures nues). Le grand mérite de ces têtes, qui avaient dix-huit pouces de haut, était que les hachures fussent bien parallèles; quant à imiter la nature, il n'en était pas question.

Un nommé Moulezin, bête et important à manger du foin et aujourd'hui riche et important bourgeois de Grenoble, et sans doute l'un des plus rudes ennemis du sens commun, s'immortalisa bientôt par le parallélisme parfait de ses hachures à la sanguine. Il faisait des académies et avait été élève de M. Villonne (de Lyon); moi, élève de M. Le Roy, que la maladie et le bon goût parisien avaient empêché de son vivant d'être aussi charlatan que M. Villonne à Lyon, dessinateur pour étoffes, je ne pus obtenir que les grandes têtes, ce qui me choqua fort, mais eut le grand avantage d'être une leçon de modestie.


J'en avais grand besoin, puisqu'il faut parler net. Mes parents, dont j'étais l'ouvrage, s'applaudissaient de mes talents devant moi, et je me croyais le jeune homme le plus distingué de Grenoble.

Mon infériorité dans les jeux avec mes camarades de latin commença à m'ouvrir les yeux. Le banc des grandes têtes, vers H[5], où l'on me plaça, tout près des deux fils d'un cordonnier, à figures ridicules (quelle inconvenance pour le petit-fils de M. Gagnon!), m'inspira la volonté de crever ou d'avancer[6].

Voici l'histoire de mon talent pour le dessin: ma famille, toujours judicieuse, avait décidé, après un an ou dix-huit mois de leçons chez cet homme si poli, M. Le Roy, que je dessinais fort bien.

Le fait est que je ne me doutais pas seulement que le dessin est une invention de la nature. Je dessinais avec un crayon noir et blanc une tête en demi-relief. (J'ai vu à Rome, au Braccio nuovo, que c'est la tête de Musa, médecin d'Auguste.) Mon dessin était propre, froid, sans aucun mérite, comme le dessin d'un jeune pensionnaire.