Mais je retrouvai chez M. Chabert ce manque de faveur qui m'assommait à l'École centrale et ne me faisait jamais appeler au tableau. Dans une petite pièce et au milieu de sept à huit élèves réunis autour d'un tableau de toile cirée, rien n'était plus disgracieux que de demander à monter au tableau, c'est-à-dire à aller expliquer pour la cinquième ou sixième fois une proposition que quatre ou cinq élèves avaient déjà expliquée. C'est cependant ce que j'étais obligé de faire quelquefois chez M. Chabert, sans quoi je n'eusse jamais démontré. M. Chabert me croyait un minus habens et est resté dans cette abominable opinion. Rien n'était drôle, dans la suite, comme de l'entendre parler de mes succès en mathématiques.

Mais dans ces commencements ce fut un étrange manque de soin et, pour mieux dire, d'esprit, de la part de mes parents, de ne pas demander si j'étais en état de démontrer, et combien de fois par semaine je montais au tableau; ils ne descendaient pas dans ces détails. M. Chabert, qui faisait profession d'un grand respect pour M. Dupuy, n'appelait guère au tableau que ceux qui y parvenaient[10] à l'École centrale. Il y avait un certain M. de Renneville, que M. Dupuy appelait au tableau comme noble et comme cousin des Monval; c'était une sorte d'imbécile presque muet et les yeux très ouverts; j'étais choqué à déborder quand je voyais M. Dupuy et M. Chabert le préférer à moi.

J'excuse M. Chabert, je devais être le petit garçon le plus présomptueux et le plus méprisant. Mon grand-père et ma famille me proclamaient une merveille: n'y avait-il pas cinq ans qu'ils me donnaient tous leurs soins?

M. Chabert était, dans le fait, moins ignare que M. Dupuy. Je trouvai chez lui Euler et ses problèmes sur le nombre d'œufs qu'une paysanne apportait au marché, lorsqu'un méchant lui en vole un cinquième, puis elle laisse toute la moitié du reste, etc., etc.

Cela m'ouvrit l'esprit, j'entrevis ce que c'était que se servir de l'instrument nommé algèbre. Du diable si personne me l'avait jamais dit, sans cesse M. Dupuy faisait des phrases emphatiques sur ce sujet, mais jamais ce mot simple: c'est une division du travail qui produit des prodiges, comme toutes les divisions du travail, et permet à l'esprit de réunir toutes ses forces sur un seul côté des objets, sur une seule de leurs qualités.

Quelle différence pour nous si M. Dupuy nous eût dit: Ce fromage est mou, ou il est dur; il est blanc, il est bleu; il est vieux, il est jeune; il est à moi, il est à toi; il est léger, ou il est lourd. De tant de qualités ne considérons absolument que le poids. Quel que soit ce poids, appelons-le A. Maintenant, sans plus penser absolument au fromage, appliquons à A tout ce que nous savons des quantités.

Cette chose si simple, personne ne nous la disait dans cette province reculée; depuis cette époque, l'École polytechnique et les idées de Lagrange auront reflété vers la province.

Le chef-d'œuvre de l'éducation de ce temps-là était un petit coquin vêtu de vert, doux, hypocrite, gentil, qui n'avait pas trois pieds de haut et apprenait par cœur les propositions que l'on démontrait, mais sans s'inquiéter s'il les comprenait le moins du monde[11]. Ce favori de M. Chabert non moins que de M. Dupuy s'appelait, si je ne me trompe, Paul-Émile Teisseire. L'examinateur pour l'École polytechnique, frère du grand géomètre, qui a écrit cette fameuse sottise (au commencement de la Statique), ne s'aperçut pas que tout le mérite de Paul-Émile était une mémoire étonnante.