Ce père apprenait à son fils les Satires de Voltaire (la seule chose parfaite, selon moi, qu'ait faite ce grand réformateur).
Ce fut alors que j'entrevis le vrai bon ton, et il fit sur-le-champ ma conquête.
Je comparais sans cesse ce père faisant des rimes et plein d'attentions délicates pour l'amour-propre de ses enfants avec le noir pédantisme du mien. J'avais le respect le plus profond pour la science de M. Gagnon, je l'aimais sincèrement, je n'allais pas jusqu'à me dire:
«Ne pourrait-on pas réunir[18] la science sans bornes de mon grand-père et l'amabilité si gaie et si gentille de M. de Barral?»
Mais mon cœur, pour ainsi dire, pressentait cette idée, qui devait par la suite devenir fondamentale pour moi.
J'avais déjà vu le bon ton, mais à demi défiguré, masqué par la dévotion dans les soirées pieuses où Mme de Vaulserre réunissait, au rez-de-chaussée de l'hôtel des Adrets, M. du Bouchage (pair de France, ruiné), M. de Saint-Vallier (le grand Saint-Vallier), Scipion, son frère. M. de Pina (ex-maire de Grenoble, jésuite[19] profond, 80.000 francs de rente et dix-sept enfants), MM. de Sinard, de Saint-Ferréol, moi, Mlle Bonne de Saint-Vallier (dont les beaux bras blancs et charmants, à la Vénitienne, me touchaient si fort).
Le curé Chélan, M. Barthélemy d'Orbane étaient aussi des modèles. Le Père Ducros avait le ton du génie. (Le mot génie était alors, pour moi, comme le mot Dieu pour les bigots.)