Et quand notre cousin Clet, horriblement laid, figure d'apothicaire et, de plus, apothicaire effectif, pharmacien militaire, fut sur le point de se marier en Italie, ma tante Elisabeth répondait au reproche de tournure abominable:
«Il faut convenir que c'est un vrai Margageat, disait quelqu'un.
—A la bonne heure, mais il y a la naissance! Cousin du premier médecin de Grenoble, n'est-ce rien?»
Le caractère de cette excellente[7] fille était un exemple bien frappant de la maxime: Noblesse oblige. Je ne connais rien de généreux, de noble, de difficile qui fût au-dessus d'elle et de son désintéressement[8]. C'est à elle en partie que je dois de bien parler; s'il m'échappait un mot bas, elle disait: «Ah! Henri!» Et sa figure exprimait un froid dédain dont le souvenir me hantait (me poursuivait longtemps).
J'ai connu des familles où l'on parlait aussi bien, mais pas une où l'on parlât mieux que dans la mienne. Ce n'est point à dire qu'on n'y fît pas communément les huit ou dix fautes dauphinoises.
Mais, si je me servais d'un mot peu précis ou prétentieux, à l'instant[9] une plaisanterie m'arrivait, et avec d'autant plus de bonheur, de la part de mon grand-père, que c'étaient à peu près les seules que la piété morose de ma tante Séraphie permît au pauvre homme. Il fallait, pour éviter le regard railleur de cet homme d'esprit, employer la tournure la plus simple et le mot propre, et toutefois il ne fallait pas s'aviser de se servir d'un mot bas.
J'ai vu les enfants, dans les familles riches de Paris, employer toujours la tournure la plus ambitieuse pour arriver au style noble, et les parents applaudir à cet essai d'emphase. Les jeunes Parisiens diraient volontiers coursier au lieu de cheval; de là, leur admiration pour MM. de Salvandy, Chateaubriand, etc.
Il y avait d'ailleurs, en ce temps-là, une profondeur et une vérité de sentiment dans le jeune Dauphinois de quatorze ans que je n'ai jamais aperçues chez le jeune Parisien. En revanche, nous disions: J'étais au Cour-se, où M. Passe-kin (Pasquin) m'a lu une pièce de ver-se, sur le voyage d'Anver-se à Calai-ce.
Ce n'est qu'en arrivant à Paris, en 1799, que je me suis douté qu'il y avait une autre prononciation. Dans la suite, j'ai pris des leçons du célèbre La Rive et de Dugazon pour chasser les derniers restes du parler traînard de mon pays. Il ne me reste plus que deux ou trois mots (côte, kote, au lieu de kaute, petite élévation; le bon abbé Gattel a donc eu toute raison de noter la prononciation dans son bon dictionnaire, chose blâmée dernièrement par un nigaud d'homme de lettres de Paris), et l'accent ferme et passionné du Midi qui, décelant la force du sentiment, la vigueur avec laquelle on aime ou on hait, est, sur-le-champ, singulier et partant voisin du ridicule, à Paris.
C'est donc en disant chose au lieu de chause, cote au lieu de caute, Calai-ce au lieu de Kalai (Calais), que je faisais la conversation avec mes amis Bigillion, La Bavette, Galle, Barral.