Je vois que j'étais comme un cheval ombrageux, et c'est à un mot que me dit M. de Tracy (l'illustre comte Destutt de Tracy, pair de France, membre de l'Académie française et, bien mieux, auteur de la loi du 3 prairial[16] sur les Écoles centrales), c'est à un mot que me dit M. de Tracy que je dois cette découverte.

Il me faut un exemple. Pour un rien, par exemple une porte à demi ouverte, la nuit, je me figurais deux hommes armés m'attendant pour m'empêcher d'arriver à une fenêtre donnant sur une galerie où je voyais ma maîtresse. C'était une illusion, qu'un homme sage comme Abraham Constantin[17], mon ami, n'aurait point eue. Mais au bout de peu de secondes (quatre ou cinq tout au plus) le sacrifice de ma vie était fait et parfait, et je me précipitais comme un héros au devant des deux ennemis, qui se changeaient en une porte à demi fermée.

Il n'y a pas deux mois qu'une chose de ce genre, au moral toutefois, m'est encore arrivée. Le sacrifice était fait et tout le courage nécessaire était présent, quand après vingt heures je me suis aperçu, en relisant une lettre mal lue (de M. Herrard), que c'était une illusion. Je lis toujours fort vite ce qui me fait de la peine.

Donc, en classant ma vie comme une collection de plantes, je trouvai:

Enfance, première éducation, de 1786 à 1800 15 ans.

Service militaire, de 1800 à 1803 3 —

Seconde éducation, amours ridicules avec Mlle Adèle Clozel et avec sa mère, qui se donna l'amoureux de sa fille. Vie rue d'Angiviller. Enfin beau séjour à Marseille avec Mélanie, de 1803 à 1805 2 —

Retour à Paris, fin de l'éducation 1 —

Service sous Napoléon, de 1806 à la fin de 1815 (d'octobre 1806 à l'abdication en 1814) 7 1/2

Mon adhésion, dans le même numéro du Moniteur on se trouva l'abdication de Napoléon. Voyages, grandes et terribles amours, consolations en écrivant des livres, de 1814 à 1830 15 1/2

Second service, allant du 15 septembre 1830 au présent quart d'heure 5 —

J'ai débuté dans le monde par le salon de Mme de Vaulserre, dévote à la figure singulière, sans menton, fille de M. le baron des Adrets et amie de ma mère. C'était probablement vers 1794. J'avais un tempérament de feu et la timidité décrite par Cabanis. Je fus excessivement touché de la beauté du bras de Mlle Bonne de Saint-Vallier, je pense, je vois la figure et les beaux bras, mais le nom est incertain, peut-être était-ce Mlle de Lavalette. M. de Saint-Ferréol, dont depuis je n'ai jamais ouï parler, était mon ennemi et mon rival, M. de Sinard, ami commun, nous calmait. Tout cela se passait dans un magnifique rez-de-chaussée donnant sur le jardin de l'hôtel des Adrets, maintenant détruit et changé en maison bourgeoise, rue Neuve, à Grenoble. A la même époque commença mon admiration passionnée pour le Père Ducros (moine cordelier sécularisé, homme du premier mérite, du moins il me semble). J'avais pour ami intime mon grand-père, M. Henri Gagnon, docteur en médecine.

Après tant de considérations générales, je vais naître.