CHAPITRE IX[1]
Malgré toute sa finesse dauphinoise, mon père, Chérubin Beyle, était un homme passionné. A sa passion pour Bourdaloue et Massillon avait succédé la passion de l'agriculture, qui, dans la suite, fut renversée par l'amour de la truelle (ou de la bâtisse), qu'il avait toujours eu, et enfin par l'ultracisme et la passion d'administrer la Ville de Grenoble au profit des Bourbons[2]. Mon père rêvait nuit et jour à ce qui était l'objet de sa passion, il avait beaucoup de finesse, une grande expérience des finasseries des autres Dauphinois, et je concilierais assez volontiers de tout cela qu'il avait du talent. Mais je n'ai pas plus d'idée de cela que de sa physionomie.
Mon père se mit à aller deux fois la semaine à Claix; c'est un domaine (terme du pays qui veut dire une petite terre) de cent cinquante arpents, je crois, situé au midi de la ville, sur le penchant de la montagne, au-delà du Drac[3]. Tout le terrain de Claix et de Furonières est sec, calcaire, rempli de pierres. Un curé libertin inventa, vers 1750, de cultiver le marais au couchant du pont de Claix; ce marais a fait la fortune du pays.
La maison de mon père était à deux lieues de Grenoble, j'ai fait ce trajet, à pied, mille fois peut-être. C'est sans doute à cet exercice que mon père a dû une santé parfaite qui l'a conduit jusqu'à soixante-douze ans, je pense. Un bourgeois, à Grenoble, n'est considéré qu'autant qu'il a un domaine. Lefèvre, le perruquier de mon père, avait un domaine à Corenc et manquait souvent sa pratique parce qu'il était allé à Corenc, excuse toujours bien reçue. Quelquefois nous abrégions en passant le Drac au bac de Seyssins, au point A.
Mon père était si rempli de sa passion nouvelle qu'il m'en parlait sans cesse. Il fit venir (terme du pays, apparemment), il fit venir de Paris, ou de Lyon, la Bibliothèque agronomique ou économique, laquelle avait des estampes; je feuilletais beaucoup ce livre, ce qui me valut d'aller souvent à Claix (c'est-à-dire à notre maison de Furonières) les jeudis, jours de congé. Je promenais avec mon père dans les champs et j'écoutais de mauvaise grâce l'exposé de ses projets, toutefois le plaisir d'avoir quelqu'un pour écouter ces romans qu'il appelait des calculs fit que plusieurs fois je ne revenais à la ville que le vendredi; quelquefois nous partions dès le mercredi soir.
Claix me déplaisait parce que j'y étais toujours assiégé de projets d'agriculture; mais bientôt je découvris[4] une grande compensation. Je trouvai moyen de voler des volumes de Voltaire[5] dans l'édition des quarante volumes encadrés que mon père avait à Claix (son domaine) et qui était parfaitement reliée, en veau imitant le marbre. Il y avait quarante volumes, je pense, fort serrés, j'en prenais deux et écartais un peu tous les autres, il n'y paraissait pas. D'ailleurs, ce livre dangereux avait été placé au rayon le plus élevé de la bibliothèque, en bois de cerisier et glaces, laquelle était souvent fermée à clef.
Par la grâce de Dieu, même à cet âge les gravures me semblaient ridicules, et quelles gravures! Celles de la Pucelle.
Ce miracle me faisait presque croire que Dieu m'avait destiné à avoir bon goût et à écrire un jour l'Histoire de la Peinture en Italie.
Vous passions toujours les féries[6] à Claix, c'est-à-dire les mois de septembre et d'août. Mes maîtres se plaignaient que j'oubliais tout mon latin pendant ce temps de plaisir. Rien ne m'était si odieux[7] que quand mon père appelait nos courses à Claix nos plaisirs. J'étais comme un galérien que l'on forcerait à appeler ses plaisirs un système de chaînes un peu moins pesantes que les autres.