Je fus si transporté de ce grand acte de justice nationale que je ne pus pas continuer la lecture de mon roman, certainement l'un des plus touchants qui existent. Je le cachai, je mis devant moi le livre sérieux, probablement Rollin, que mon père me faisait lire, et je fermai les yeux pour pouvoir goûter en paix ce grand événement. C'est exactement ce que je ferais encore aujourd'hui, en ajoutant qu'à moins d'un devoir impérieux rien ne pourrait me déterminer à voir le traître que l'intérêt de la patrie envoie au supplice. Je pourrais remplir dix pages des détails de cette soirée, mais si les lecteurs de 1880 sont aussi étiolés que la bonne compagnie de 1835, la scène comme le héros leur inspireront un sentiment d'éloignement profond et allant presque jusqu'à ce que les âmes de papier mâché appellent de l'horreur. Quant à moi, j'aurais beaucoup plus de pitié d'un assassin condamné à mort sans preuves tout-à-fait suffisantes que d'un King qui se trouverait dans le même cas. La death of a King coupable est toujours utile in terrorem pour empêcher les étranges abus dans lesquels la dernière folie produite par le pouvoir absolu jette ces gens-là. (Voyez l'amour de Louis XV pour les fosses récemment recouvertes dans les cimetières de campagne qu'il apercevait de sa voiture en promenant dans les environs de Versailles. Voyez la folie actuelle de la petite reine Dona Maria de Poctugal.)
LA MAISON NATALE DR STENDHAL 14 rue J. J. Rousseau, à Grenoble
La page que je viens d'écrire scandaliserait fort même mes amis de 1835. Je fus honni par le cœur chez Mme Bernonde, en 1829, pour avoir wished the death of the Duke of Bordeaux. M. Mignet même (aujourd'hui conseiller d'Etat) eut horreur de moi, et la maîtresse de la maison, que j'aimais (did like) parce qu'elle ressemblait à Cervantès, ne me l'a jamais pardonné, elle disait que j'étais souverainement immoral et fut scandalisée, en 1833, aux bains d'Aix, parce que madame la comtesse C...al[22] prenait ma défense. Je puis dire que l'approbation des êtres que je regarde comme faibles m'est absolument indifférente. Ils me semblent fous, je vois clairement qu'ils ne comprennent pas le problème.
Enfin, supposons que je sois cruel, hé bien, oui, je le suis, on en verra bien d'autres de moi si je continue à écrire.
Je conclus de ce souvenir, si présent à mes yeux, qu'en 1793, il y a quarante-deux ans, j'allais à la chasse du bonheur précisément comme aujourd'hui, en d'autres termes plus communs, mon caractère était absolument le même qu'aujourd'hui. Tous les ménagements, quand il s'agit de la patrie, me semblent encore puérils.
Je dirais criminels, sans mon mépris sans bornes pour les êtres faibles. (Exemple: M. Félix Faure, pair de France, Premier Président, parlant à son fils, à Saint-Ismier, été 1828, de la mort de Louis XVI: «Il a été mis à mort par des méchants.» C'est le même homme qui condamne aujourd'hui, à la Chambre des Pairs, les jeunes et respectables fous qu'on appelle les conspirateurs d'avril. Moi, je les condamnerais à un an de séjour à Cincinnati (Amérique), pendant laquelle année je leur donnerais deux cents francs par mois.) Je n'ai un souvenir aussi distinct que de ma première communion, que mon père me fit faire à Claix, en présence du dévot charpentier Charbonot, de Cossey[23], vers 1795.