—Je ne me laisserai jamais gronder par un homme tel que vous.»

Cette allusion à sa bosse énorme supprima son éloquence.

En sortant de la chambre de mon grand-père, où la scène s'était passée, pour aller faire du latin tout seul dans le grand salon, j'étais d'une humeur noire. Je sentais confusément que j'étais un être faible; plus je réfléchissais, plus je m'en voulais.

Le fils d'un notoirement suspect, toujours hors de prison au moyen de sursis successifs, venant demander à l'abbé Gardon de servir la patrie, que pouvaient répondre mes parents, avec leur messe de quatre-vingts personnes tous les dimanches?

Aussi, dès le lendemain on me fit la cour. Mais cette affaire, que Séraphie ne manqua pas de me reprocher dès la première scène qu'elle me fit, éleva comme un mur entre mes parents et moi. Je le dis avec peine, je commençai à moins aimer mon grand-père, et aussitôt je vis clairement son défaut: Il a peur de sa fille, il a peur de Séraphie! Ma seule tante Elisabeth m'était restée fidèle. Aussi mon affection pour elle redoubla-t-elle[8].

Elle combattait, je m'en souviens, ma haine pour mon père, et me gronda vertement parce qu'une fois, en lui parlant de lui, je l'appelai cet homme.

Sur quoi je ferai deux observations[9]:

1° Cette haine de mon père pour moi et de moi pour lui était chose tellement convenue dans ma tête, que ma mémoire n'a pas daigné garder [10] souvenir du rôle qu'il a dû jouer dans la terrible affaire du billet Gardon.

2° Ma tante Elisabeth avait l'âme espagnole. Son caractère était la quintessence de l'honneur. Elle me communiqua pleinement cette façon de sentir et de là ma suite ridicule de sottises par délicatesse et grandeur d'âme. Cette sottise n'a un peu cessé en moi qu'en 1810, à Paris, quand j'étais amoureux de Mme Petit. Mais encore aujourd'hui l'excellent Fiore (condamné à mort à Naples en 1800) me dit:

«Vous tendez vos filets trop haut.» (Thucydide.)