Je ne vis point alors l'ignoble et l'improbabilité d'un tel mot, je n'en vis que le sens, qui me charmait. Les tyrans sont souvent maladroits, c'est peut-être la chose qui m'a fait rire le plus en ma vie.
Nous avions un cousin Senterre[14], homme trop galant, trop gai et, comme tel, assez haï de mon grand-père, beaucoup plus prudent et peut-être pas tout-à-fait exempt d'envie pour ce pauvre Senterre, maintenant sur l'âge et assez pauvre. Mon grand-père prétendait ne faire que le mépriser à cause de ses mauvaises mœurs passées. Ce pauvre Senterre était fort grand, creusé (marqué) de petite vérole, les yeux bordés de rouge et assez faibles, il portait des lunettes et un chapeau rabattu à grands bords.
Tous les deux jours, ce me semble, enfin quand le courrier arrivait de Paris, il venait apporter à mon grand-père cinq ou six journaux adressés à d'autres personnes et que nous lisions avant ces autres personnes.
M. Senterre venait le matin, vers les onze heures, on lui donnait à déjeuner un demi-verre de vin et du pain, et la haine de mon grand-père alla plusieurs fois jusqu'à rappeler en ma présence la fable de la Cigale et de la Fourmi, ce qui voulait dire que le pauvre Senterre venait à la maison attiré par le doigt de vin et le crochon de pain [15].
La bassesse de ce reproche révoltait ma tante Elisabeth, et moi peut-être encore plus. Mais l'essentiel de la sottise des tyrans, c'est que mon grand-père mettait ses lunettes et lisait haut à la famille tous les journaux. Je n'en perdais pas une syllabe.
Et dans mon cœur je faisais des commentaires absolument contraires à ceux que j'entendais faire.
Séraphie était une bigote enragée, mon père, souvent absent de ces lectures, aristocrate excessif, mon grand-père, aristocrate, mais beaucoup plus modéré; il haïssait les Jacobins surtout comme gens mal vêtus et de mauvais ton.
«Quel nom: Pichegru!» disait-il. C'était là sa grande objection contre ce fameux traître qui alors conquérait la Hollande. Ma tante Elisabeth n'avait horreur que des condamnations à mort.
Les titres de ces journaux, que je buvais, étaient: Le Journal des hommes libres, Perlet, dont je vois encore le titre, dont le dernier mot était formé par une griffe imitant la signature de ce Perlet [16]; le Journal des Débats; le Journal des défenseurs de la Patrie. Plus tard, ce me semble, ce journal, qui partait par courrier extraordinaire, rejoignait la malle, partie vingt-quatre heures avant lui.