Dimanche, 30 avril1837. Paris, hôtel Favart.
Il pleut à verse.
Je me souviens que Jules Janin me disait: «Ah! quel bel article nous ferions sur vous si vous étiez mort!»
Afin d'échapper aux phrasiers, j'ai la fantaisie de faire moi-même cet article.
Ne lisez ceci qu'après la mort de Beyle (Henri), né à Grenoble le 23 janvier 1783, mort à ... le ...
Ses parents avaient de l'aisance et appartenaient à la haute bourgeoisie. Son père, avocat au Parlement de Dauphiné, prenait le titre de noble dans les actes[1], son grand-père était un médecin, homme d'esprit, ami ou du moins adorateur de Voltaire. M. Gagnon—c'était son nom—était le plus galant homme du monde, fort considéré à Grenoble, et à la tête de tous les projets d'amélioration. Le jeune Beyle vit couler le premier sang versé dans la Révolution française; lors de la fameuse journée des Tuiles (17[88]), le peuple se révoltait contre le Gouvernement, et du haut des toits lançait des tuiles sur les soldats. Les parents du jeune B[eyle] étaient dévots et devinrent des aristocrates ardents, et lui patriote exagéré. Sa mère, femme d'esprit qui lisait le Dante, mourut fort jeune; M. Gagnon, inconsolable de la perte de cette fille chérie, se chargea de l'éducation de son seul fils. La famille avait des sentiments d'honneur et de fierté exagérés, elle communiqua cette façon de sentir au jeune homme. Parler d'argent, nommer même ce métal passait pour une bassesse chez M. Gagnon, qui pouvait avoir huit à neuf mille livres de rente, ce qui constituait un homme riche, à Grenoble, en 1789.