La plus vieille partie de la ville, que de bons auteurs considèrent comme le berceau de la cité, s'étend sur la rive droite de l'Isère; une étroite bande de terrain, comprise entre la rivière et le rocher, laisse tout juste la place à deux rues en enfilade, longues et étriquées (la rue Saint-Laurent et la rue Perrière); ces rues, de la porte Saint-Laurent à la porte de France, font communiquer la haute et la basse vallée de l'Isère, la Savoie et la France.
Deux ponts, l'un de bois, l'autre de pierre, unissent le vieux Cularo allobroge à la Ville proprement dite; et c'est entre les deux ponts, près des berges de l'Isère, alors entièrement couvertes de maisons, suivant la mode du temps, que bat le cœur de la cité. Le palais de justice, ancien Parlement, l'Hôtel-de-Ville-Préfecture, la place Grenette, c'est là que vivent le Grenoble judiciaire et procédurier, le Grenoble administratif, le Grenoble commerçant. C'est là aussi, à l'angle de la place Grenette et de la Grande-rue, que s'écoula l'enfance morose et opprimée de Stendhal.
Autour de ce centre: place Grenette, Grande-rue, place Saint-André, courent les plus importantes voies de la ville, étroites et tortueuses. Les agrandissements successifs de l'enceinte, depuis les Romains jusqu'aux successeurs de Lesdiguières, ont forcé les principales rues à suivre la direction des remparts; toutes ces artères s'arrondissent en demi-cercle, de l'Isère à l'Isère: un premier arc est constitué par la rue Saint-André, la rue des Clercs et la rue Pérollerie, jusqu'à la place Notre-Dame et la Citadelle; un deuxième suit la rue Montorge, la rue des Vieux-Jésuites et la rue des Prêtres; un troisième, plus grand, moins nettement dessiné, sinue à travers les rues Saint-François et Créqui, la rue Neuve du Collège, la rue Neuve des Pénitents, la rue Neuve des Capucins et la rue Très-Cloîtres; enfin, la rue des Mûriers constitue, pour l'époque, le dernier stade de l'évolution: elle n'est, à vrai dire, que le chemin de ronde des remparts.
Ces rues sont bordées de maisons hautes et noires, et presque toujours tristes, avec des allées étroites où court un petit ruisseau dans lequel les habitants se soulagent en passant. De temps à autre, la file monotone est coupée par de beaux hôtels, demeures de l'aristocratie et des magistrats opulents: l'hôtel des Adrets, rue Neuve du Collège; l'hôtel de Franquières, rue de France, près du pont de pierre; l'hôtel de Bressieux, rue du Verbe-Incarné; l'hôtel de Montai, rue du Pont-Saint-Jaime. De nombreux monastères étendent leurs cloîtres et leurs jardins: les Augustins, près du Jardin-de-Ville; les Frères prêcheurs, dont l'église servit de Halle-aux-Blés; les Cordeliers, qu'un oncle de Henri Beyle dirigea; les Jésuites, rue Neuve, dont le collège devint l'Ecole centrale, la Bibliothèque publique et le Musée; les Oratoriens, voisins de la cathédrale. Les couvents de femmes abondent aussi: religieuses de la Propagation, au bout de la rue Saint-Jacques, chez lesquelles le jeune Beyle allait servir la messe, Clarisses, Ursulines, Visitandines, d'autres encore. Enfin, quatre églises se partagent les fidèles: la plus ancienne, Saint-Laurent, dont la chapelle basse date du VIe siècle, dessert la rive droite; sur la rive gauche, Notre-Dame et Saint-Hugues, deux églises jumelles, accolées l'une à l'autre et communiquant par une vaste baie, sont l'une la cathédrale, l'autre une paroisse; Saint-André, non loin du palais de justice, est la vieille collégiale des Dauphins et abrite les cendres de Bayard, en attendant de servir de salle de réunion à la société jacobine de Grenoble; Saint-Louis enfin, la dernière en date, la plus laide aussi, produit informe du XVIIe siècle à son déclin, sert de paroisse à la pieuse famille maternelle de notre Stendhal.
Et, tout autour, s'étend le domaine militaire; les remparts protègent la cité, mais l'étouffent aussi dans leurs bastions de terre et de briques, à la manière de Vauban. A l'ouest, l'arsenal, des magasins à poudre et les casernes de Bonne ont cependant permis aux Hospices de s'installer; au midi, s'élève l'hôtel du Commandement, qu'habite le gouverneur de la province; non loin de là, on a laissé dans un bastion s'ouvrir provisoirement le cimetière de la paroisse Saint-Hugues, où fut inhumée la mère de Stendhal; à l'est, s'élèvent de nouveaux magasins à poudre, et la citadelle forme, à elle seule, une ville forte en miniature; enfin, au nord de Grenoble, sur la rive droite, le fort de Rabot domine la plaine et la vallée du Drac.
Cinq portes étroites font communiquer la ville avec le monde extérieur: à droite de l'Isère, les portes Saint-Laurent et de France; de l'autre côté de la rivière, la porte de la Graille, située à l'est de Grenoble, au bord de l'eau, conduit au cours de Saint-André, large et longue avenue qu'un parlement munificent fit planter au XVIIe siècle, sous la direction de son président, Nicolas Prunier de Saint-André; au midi, les portes de Bonne et Très-Cloîtres ouvrent les chemins qui vont au Pont-de-Claix, à Echirolles, à Gières, à Eybens et à Vizille, vers le Trièves, l'Oisans et la vallée du Graisivaudan.
Les environs immédiats de Grenoble, du reste, sont peu engageants. La splendeur du cadre formé par les montagnes de la Chartreuse, du Vercors, du Taillefer et de Belledonne, et la magnificence de la vallée du Graisivaudan, toute voisine, rendent plus triste encore la banalité de la plaine grenobloise. Située au confluent de la capricieuse et puissante Isère et du terrible Drac, elle a été longtemps couverte par les eaux. Le sol est demeuré humide et caillouteux, de nombreux ruisseaux courent vers le nord, et cette eau que l'on sent partout à fleur de terre, que l'on voit sourdre de tous côtés, dit le long combat qu'a mené à travers les siècles la vaillante ville contre ses ennemis de toujours: l'Isère et le Drac, le Serpent et le Dragon qui, prédisait un ancien dicton, devaient «mettre Grenoble en savon».
Stendhal connut surtout la partie sud-ouest de cette plaine grenobloise. Il accompagna son père et sa tante Séraphie dans les promenades sentimentales qu'ils firent à travers le faubourg pauvre et malodorant des Granges, quartier des peigneurs de chanvre, qui se pressait autour de l'église Saint-Joseph, plus pauvre encore. Surtout, il suivit le chemin de Claix, lorsqu'il allait avec son père séjourner à la maison familiale du hameau de Furonières. On sortait par la porte de Bonne, on tournait tout de suite à droite pour prendre le chemin horriblement fangeux des Boiteuses, où s'élevait la solitaire auberge de la Femme-sans-tête; puis, passé le cours de Saint-André, le chemin de Seyssins conduisait au bac; on traversait le torrent du Drac et sur la rive gauche, par Seyssins et les hameaux de Doyatières, Cossey et Malivert, on atteignait enfin le «domaine»des Beyle, où le vieux Pierre était mort. Ou bien encore, sortant toujours par la porte de Bonne, on continuait tout droit, le long du chemin Meney, pour atteindre le cours de Saint-André et le vieux pont de Claix, bâti par le connétable de Lesdiguières, l'une des «merveilles»du Dauphiné.
Tel est ce Grenoble que Stendhal détesta, non pour l'avoir trop connu, mais pour l'avoir presque ignoré, car il y vécut un peu en prisonnier. Il avoue en un endroit de sa Vie de Henri Brulard n'avoir su qu'objecter à un jeune officier qui faisait l'éloge de sa ville natale, et il dit plus loin qu'à son arrivée à Paris, une terrible nostalgie faillit le renvoyer à ses chères montagnes. Le mépris de Stendhal pour Grenoble est seulement une rancune d'enfant, que l'âge mûr n'a pu complètement effacer. Grenoble en a longtemps voulu à son détracteur occasionnel; aujourd'hui, le temps a tout renouvelé: Grenoble est devenue la plus belle cité des Alpes françaises, et elle a rendu en admiration à Stendhal ce que son fils ingrat lui avait donné de dédains.