Par M. Samuel Chabert,
professeur à l'Université de Grenoble.
M. Paul Arbelet, éditeur du Journal d'Italie, affirmait récemment que la maison natale de Stendhal à Grenoble était le n° 14 actuel de la rue J.-J.-Rousseau (2e étage), et revendiquait pour lui-même la propriété de cette découverte, sans toutefois publier encore une indication de sources ou d'arguments positifs[1]. Une illustration représentant l'immeuble désigné était insérée dans le texte, soulignant ainsi la contradiction de sa croyance avec celle de divers Grenoblois, recueillie par M. Pierre Brun dans son Henry Beyle-Stendhal[2], et favorable au n° 12 (1er étage) de la même rue J.-J.-Rousseau.
Les amis de l'écrivain, et aussi le grand public, ne peuvent que remercier M. P. Arbelet de sa communication; le plus mince atome de vérité acquise a son prix. Pour ma part, je me féliciterais plutôt de le voir garder par devers lui ses raisons, puisque ce silence précisément m'a conduit à faire de mon côté différentes recherches, toujours intéressantes quand il s'agit d'un pareil auteur; et, bien que ma conclusion soit absolument identique à la sienne et que son assertion ait contribué à m'y conduire, peut-être ne sera-t-il pas indifférent d'exposer ici, très sommairement, les procédés que j'ai suivis.
Deux voies principales d'investigation semblent dès l'abord s'ouvrir au chercheur, abstraction faite des «jours»»offerts çà et là dans l'œuvre entière de Stendhal:
1° Détails et plans fournis par le manuscrit de la Vie de Henri Brulard (Bibl. munie, de Grenoble, R 299, 3 vol.).
Ces détails sont nombreux, répétés, d'apparence très précise, et nous y reviendrons. Constatons tout d'abord qu'il y manque le seul renseignement décisif, à savoir le numéro de la maison natale. A cette époque, où les immeubles de Grenoble étaient numérotés par quartiers, non par rues, chaque maison était habituellement désignée par le nom de son propriétaire joint à celui de la rue; or, l'extrême notoriété du père de Stendhal rendait particulièrement superflu tout surcroît de précision. D'autre part, si précieux que soient les documents de la Vie de Henri Brulard, ils sont souvent fort sujets à caution, on le sait, qu'il s'agisse de sentiments, d'idées, d'histoire ou même de géographie; l'auteur lui-même, trop catégorique dans l'exposé de ses impressions d'enfance, multiplie les réserves par ailleurs: il touche à la cinquantaine, et tant d'aventures se sont succédé dans son existence depuis la dixième année! Aussi n'avons-nous pas cru que le témoignage propre de Stendhal dût nous être un point de départ: il sera pour nous un contrôle, entre autres, de la certitude une fois conquise, après avoir servi de présomption pour la certitude à conquérir, rien de moins, rien davantage.
2° Puisque Chérubin Beyle, père de Stendhal, était par héritage le propriétaire de la maison[3] et, par conséquent, de l'appartement où naquit son fils le 23 janvier 1783, et que la partie de la rue J.-J.-Rousseau à laquelle se limitent les recherches n'a subi depuis lors aucune modification importante dans ses immeubles,—on peut vérifier, dans les actes publics, les titres des propriétaires actuels de ces immeubles durant 125 ans environ: moyen terre à terre, on ne peut moins littéraire, mais on ne peut plus sûr, d'aboutir de piano à un indiscutable résultat. C'est, à notre avis, le premier à suivre. On nous excusera donc en raison du but poursuivi d'avoir agi, pour le profit d'Henri Beyle, comme aurait fait son père «homme de loi», et d'avoir employé une méthode qui l'aurait indigné peut-être, mais qu'après tout il ne tenait qu'à lui de nous épargner en précisant davantage. Du reste, nous nous abstiendrons, dans le court exposé qui va suivre, de tout renvoi ou citation n'intéressant pas directement la solution du problème.
1re pièce. L'extrait de naissance, depuis longtemps publié, nous apprend simplement que la maison natale du futur Stendhal faisait partie de la paroisse de Saint-Hugues, autrement dit appartenait au côté nord de la rue, numéros pairs actuels.