Arrivé au grand moment, pendant qu'Odru me visait et, ce me semble, que son pistolet ratait plusieurs fois, j'étudiais les contours du petit rocher[12]. Le temps ne me sembla point long (comme il semblait long, à la Moskowa, au très brave et excellent officier Andrea Corner, mon ami).

En un mot, je ne jouai point la comédie, je fus parfaitement naturel, point vantard, mais très brave.

J'eus tort, il fallait blaguer; avec ma vraie résolution de me battre, je me serais fait une réputation dans notre ville, où l'on se battait beaucoup, non pas comme les Napolitains de 1836, parmi lesquels les duels produisent très peu de cadavres, ou point, mais en braves gens. Par contraste avec mon extrême jeunesse (ce devait être en 1796, donc treize[13] ans, ou peut-être 1795) et mes habitudes retirées et d'enfant noble si j'eusse eu l'esprit de parler un peu je me faisais une réputation admirable.

M. Châtel, une de nos connaissances et de nos voisins, Grande-rue, avait tué six hommes. De mon temps, c'est-à-dire de 1798 à 1805, deux de mes connaissances, le fils Bernard et Rover Gros-bec, ont été tués en duel, M. Rover à quarante-cinq pas, à la nuit tombante, dans les délaissés du Drac, prés l'endroit où fut établi, depuis, le pont de fil de fer[14].

Ce fat de Bernard[15] (fils d'un autre fat, depuis juge à la Cour de Cassation, ce me semble, et ultra), ce fat de Bernard reçut au moulin de Canel[16] un petit coup d'épée de l'aimable Meffrey (M. de Meffrey, receveur général, mari de la dame d'honneur complaisante de Mme la duchesse de Berry. et depuis heureux héritier du gros Vourey). Bernard tomba mort, M. de Meffrey s'enfuit à Lyon; la querelle était presque de caste, Mareste fut, ce me semble, témoin de Meffrey et m'a raconté la chose.

Quoi qu'il en soit, je gagnai un remords profond:

1° A cause de mon espagnolisme, défaut exilant encore en 1830, ce que Fiore a reconnu et qu'il appelle avec Thucydide: Vous tendez, vos filets trop haut.

2° Faute de blague. Dans les grands dangers, je suis naturel et simple. Cela fut de bon goût à Smolensk, aux yeux du duc de Frioul. M. Daru, qui ne m'aimait pas, écrivit la même chose à sa femme, de Vilna, je pense, après la retraite de Moscou. Mais, aux yeux du vulgaire, je n'ai pas joué le rôle brillant auquel je n'avais qu'à étendre la main pour atteindre.

Plus j'y réfléchis, plus il me semble que cette dispute est de 1795, bien antérieure à ma passion pour les mathématiques, à mon amitié pour Bigillion, à mon amitié tendre pour Mlle Victorine.