C'est dans ce salon et cette salle-à-manger que j'ai cruellement souffert, en recevant cette éducation des autres à laquelle mes parents m'avaient si judicieusement soustrait.

Le genre poli, cérémonieux, accomplissant scrupuleusement toutes les convenances, me manquant encore aujourd'hui, me glace et me réduit au silence. Pour peu que l'on y ajoute la nuance religieuse et la déclamation sur les grands principes de la morale, je suis mort.

Que l'on juge de l'effet de ce venin en janvier 1800, quand il était appliqué sur des organes tout neufs et dont l'extrême attention n'en laissait pas perdre une goutte.

J'arrivais dans le salon à cinq heures et demie; là, je frémissais en songeant à la nécessité de donner la main à Mlle Sophie ou à Mme Cambon, ou à Mme Le Brun, ou à Mme Daru elle-même, pour aller à table.

(Mme Cambon succomba peu à peu à une maladie qui, dès lors, la rendait bien jaune. Mme Le Brun est marquise en 1836; il en est de même de Mlle Sophie, devenue Mme de Baure. Nous avons perdu depuis longues années Mme Daru la mère et M. Daru le père. Mlle Pulchérie Le Brun est Mme la marquise de Brossard en 1836. MM. Pierre et Martial Daru sont morts, le premier vers 1829, le second deux ou trois ans plus tôt. Mme Le Brun = Mme la marquise de Graves, ancien ministre de la Guerre[3].)

A table, placé au point H[4], je ne mangeais pas un morceau qui me [plût][5]. La cuisine parisienne me déplaisait souverainement, et me déplaît encore après tant d'années. Mais ce désagrément n'était rien à mon âge, je l'éprouvais bien quand je pouvais aller chez un restaurateur.

C'était la contrainte morale qui me tuait.

Ce n'était pas le sentiment de l'injustice et de la haine contre ma tante Séraphie, comme à Grenoble.

Plût à Dieu que j'en eusse été quitte pour ce genre de malheur! C'était bien pis: c'était le sentiment continu des choses que je voulais faire et auxquelles je ne pouvais atteindre.