Voilà ce qui m'a éternellement manqué. Voilà le sens de l'exclamation de M. Delécluze (des Débats, vers 1828): «Si vous aviez un peu plus d'éducation!»

Il fallait que cet honnête homme fût bien plein de cette vérité, car il était furieusement jaloux de quelques mots qui, à ma grande surprise, firent beaucoup d'effet; par exemple, chez lui: «Bossuet ... c'est de la blague sérieuse.»

En 1800, la famille Daru traversait la rue de Lille et montait au premier étage chez Mme Cardon, ancienne femme de chambre de Marie-Antoinette, laquelle était tout aise d'avoir la protection de deux commissaires des guerres aussi accrédités que MM. Daru, commissaire ordonnateur, et Martial Daru, simple commissaire. J'explique ainsi la liaison aujourd'hui et j'ai tort, faute d'expérience je ne pouvais juger de rien en 1800. Je prie donc le lecteur de ne pas s'arrêter à ces explications qui m'échappent en 1836; c'est du roman plus ou moins probable, ce n'est plus de l'histoire.

J'étais donc, ou plutôt il me semblait être très bien reçu dans le salon de Mme Cardon, en janvier 1800.

On y jouait des charades avec déguisements, on y plaisantait sans cesse. La pauvre Mme Cambon n'y venait pas toujours; cette folie offensait sa douleur, dont elle mourut quelques mois après.

M. Daru (depuis ministre) venait de publier la Cléopédie, je crois, un petit poème dans le genre jésuitique, c'est-à-dire dans le genre des poèmes latins faits par des jésuites vers 1700. Cela me sembla plat et coulant; il y a bien trente ans que je ne l'ai lu.

M. Daru qui au fond n'avait pas d'esprit (mais je devine cela, en grand secret, seulement en écrivant ceci), était trop fier d'être président à la fois de quatre Sociétés littéraires. Ce genre de niaiserie pullulait en 1800, et n'était pas si vide que cela nous semble aujourd'hui. La société renaissait après la Terreur de 93 et la demi-peur des années suivantes. Ce fut M. Daru le père qui m'apprit avec une douce joie cette gloire de son fils aîné.

Comme il revenait d'une de ces sociétés littéraires, Edmond, déguisé en fille, alla le raccrocher dans la rue à vingt pas de la maison. Cela n'était pas mal gai. Mme Cardon avait encore la gaieté de 1788, cela scandaliserait notre pruderie de 1836.

M. Daru, en arrivant, se vit suivi dans l'escalier par la fille qui détachait ses jupons.

«J'ai été très étonné, nous dit-il, de voir notre quartier infesté.»