Lorsque l'Alsace avait été conquise par la France, au XVIIe siècle, l'empire germanique n'était pas un corps de nation; lorsque l'Alsace nous fut ravie par la Prusse, au XIXe siècle, elle était partie intégrante de la conscience française.
«Quand même un jour la France eût abandonné ceux qui avaient été la rançon de ses fautes, il n'eût pas dépendu d'elle d'effacer un problème éternel comme la morale et la justice.»
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Protestation de Mgr Freppel.
Immense fut la consternation de l'Alsace et de la Lorraine lorsqu'elles furent arrachées à la mère-patrie par le traité de Francfort.
Ayant appris que l'Allemagne exigeait la cession des deux provinces, un Alsacien de vieille souche, né à Obernai, Mgr Freppel, évêque d'Angers, exhalait l'angoisse de la terre natale et cherchait à écarter d'elle le coup fatal, dans une lettre magnifique et poignante adressée le 12 février au vieux Guillaume. Nul n'a mieux exprimé le patriotisme français de l'Alsace et prédit avec plus de clairvoyance les suites violentes qu'aurait tôt ou tard la brutalité du ravisseur. C'est un monument historique qu'on nous permettra de rappeler, malgré sa longueur.
«SIRE,
«… La guerre a été favorable à vos armes; vous avez eu la plus haute fortune militaire qui puisse échoir à un souverain, celle de vaincre les armées de la France. Ne soyez pas surpris d'entendre dire à un ministre de l'Évangile qu'il vous reste à vous vaincre vous-même. Autant le succès peut flatter une âme guerrière, autant la modération après la victoire a de quoi séduire un cœur généreux. L'Écriture Sainte l'a dit: «Celui qui sait se dominer est supérieur à celui qui prend des villes.» Dans la vie des peuples, d'ailleurs, la guerre ne saurait être un accident; c'est à leur procurer une paix durable que doivent tendre les efforts de ceux qui les gouvernent.
«Il semble résulter de divers documents que la cession de l'Alsace serait l'une des conditions proposées pour la paix future. Si telle était votre pensée, Sire, je supplierais Votre Majesté de renoncer à un projet non moins funeste à l'Allemagne qu'à la France. Croyez-en un évêque qui vous le dit devant Dieu et la main sur sa conscience: l'Alsace ne vous appartiendra jamais. Vous pourrez chercher à la réduire sous le joug; vous ne la dompterez pas.
«Ne vous laissez pas induire en erreur par ceux qui voudraient faire naître dans votre esprit une pareille illusion: j'ai passé en Alsace vingt-cinq années de ma vie; je suis resté depuis lors en communauté d'idées et de sentiments avec tous ses enfants; je n'en connais pas un qui consente à cesser d'être Français. Catholiques ou protestants tous ont sucé avec le lait de leurs mères l'amour de la France, et cet amour a été, comme il demeurera, l'une des passions de leur vie.