M. Welschinger, qui assistait à cette séance, raconte qu'il vit couler des larmes de bien des yeux et que M. Thiers lui-même, qui devait combattre la continuation de la guerre, pleurait derrière ses lunettes d'or en montant à la tribune. La résolution suivante fut adoptée: «L'Assemblée Nationale, accueillant avec la plus vive sympathie la déclaration de M. Keller et de ses collègues, s'en remet à la sagesse et au patriotisme de ses négociateurs.»
Il était malheureusement évident que la France ne pouvait poursuivre la résistance à outrance. Une enquête officielle fit connaître d'une manière certaine que ses forces militaires, armes, munitions, approvisionnements étaient dans un état lamentable d'infériorité et de détresse. Le couteau sous la gorge elle dut dire son fiat. Elle le prononça le 1er mars à l'Assemblée de Bordeaux.
Vainement M. Keller jeta-t-il un dernier cri, un cri sublime de protestation, qui fit tressaillir tous ses auditeurs. «… On vous dit qu'on cède à perpétuité l'Alsace. Je vous déclare que l'Alsace restera française. Au fond du cœur, vous-mêmes le pensez. (Oui! oui!) Oui, vous pensez que l'Alsace est française. Vous voulez la reconquérir le plus tôt possible. Vous voulez qu'elle redevienne française et je défie qui que ce soit de dire le contraire… Avant de quitter cette enceinte, j'ai tenu à protester, comme Alsacien et comme Français, contre un traité qui est à la fois une injustice, un mensonge et un déshonneur; et si l'Assemblée devait le ratifier, j'en appelle à Dieu, vengeur des causes justes; j'en appelle à la postérité qui nous jugera les uns et les autres; j'en appelle à tous les peuples qui ne peuvent pas indéfiniment se laisser vendre comme un vil bétail; j'en appelle enfin à l'épée des gens de cœur qui, le plus tôt possible, déchireront ce détestable traité!» (Applaudissements répétés.)
De son côté, M. Jules Grosjean, troisième élu du Bas-Rhin et ancien préfet de ce département, montait à la tribune pour s'unir à la protestation de M. Keller et adresser non pas le dernier adieu, mais le suprême au revoir, des deux provinces martyres à la mère-patrie.
«Livrés, au mépris de toute justice et par un odieux abus de la force, à la domination de l'Étranger, nous avons un dernier devoir à remplir.
«Nous déclarons encore une fois nul et non avenu un pacte qui dispose de nous sans notre consentement. (Très bien! Très bien!)
«La revendication de nos droits reste à jamais ouverte à tous et à chacun dans la forme et dans la mesure que notre conscience nous dictera.
«Au moment de quitter cette enceinte où notre dignité ne nous permet plus de siéger, et malgré l'amertume de notre douleur, la pensée suprême que nous trouvons au fond de nos cœurs est une pensée de reconnaissance pour ceux qui, pendant six mois, n'ont pas cessé de nous défendre et d'inaltérable attachement à la patrie dont nous sommes violemment arrachés. (Vive émotion et applaudissements unanimes.)
«Nous vous suivrons de nos vœux et nous attendrons avec une confiance entière dans l'avenir que la France régénérée reprenne le cours de sa grande destinée.
«Nos frères d'Alsace et de Lorraine, séparés en ce moment de la famille commune, conserveront à la France absente de leurs foyers une affection filiale jusqu'au jour où elle viendra y reprendre sa place.» (Nouveaux applaudissements.)