Ceux-ci, par contre, se taisaient le plus souvent. Ils étaient traqués, espionnés, châtiés pour le crime de désaffection allemande, regardé comme un crime de trahison. Il leur fallait vivre cependant et, par amour pour l'Alsace et pour la France elle-même, garder leur race, s'attacher à la terre natale pour la rendre un jour à la mère-patrie.

Des protestations violentes, des révoltes de leur part auraient pu amener une guerre prématurée entre la France et l'Allemagne, guerre dont l'issue était fort douteuse et dont leur patriotisme français lui-même leur défendait d'assumer la responsabilité. M. Wetterlé a fait valoir cet argument avec autant de force que de sagacité:

«Si l'Alsace-Lorraine était martyrisée pour sa fidélité à un passé glorieux, elle ne souhaitait nullement qu'à cause d'elle les horreurs d'une grande guerre fussent déchaînées sur l'Europe. Elle affirmait sa volonté de rester elle-même, mais, plutôt que de provoquer d'abominables hécatombes, elle se serait résignée à souffrir encore davantage. Elle aimait trop sincèrement la France pour l'exposer aux ruines et aux deuils d'un conflit dont l'issue lui paraissait douteuse. Patiemment, elle attendait donc la revanche du droit violé; mais elle ne prétendait nullement devancer l'heure de la justice[1].»

Néanmoins, sous cette surface de résignation, il était facile à l'observateur de constater la persévérance de l'amitié française et la sourde fermentation de la haine contre l'Allemagne. Les Alsaciens se délectaient à feuilleter les albums de Hansi et de Zislin où ils retrouvaient leur âme tendre et ironiste, où ils voyaient étalés dans leur platitude et leur hideur les ridicules du professeur Knatschke et les vices des Teutons en général.

M. René Sudre a raconté, dans le Matin, une visite qu'il fit à Mulhouse en mai 1914. Il revenait du Congrès socialiste international de Colmar où les Allemands avaient soigneusement écarté la question d'Alsace-Lorraine et où les autres, des Français égarés dans cette galère, n'avaient osé la soulever, et il se demandait si le pays n'avait pas, lui aussi, oublié. Or, il arrivait à Mulhouse un jour de fête: il vit passer un interminable défilé de sociétés de gymnastique, de musique, de cyclisme, mais c'était l'allure et la cadence françaises et nullement le pas de l'oie. D'innombrables bannières frémissaient au vent, mais pas une n'avait les couleurs germaniques ni l'aigle impérial: par contre, de toutes les poches sortaient de jolis mouchoirs tricolores, joyeux et provocants; et, en tête d'un orphéon, un brave homme narquois portait un énorme bouquet de bluets, de marguerites et de coquelicots, qu'un policier en casque à pointe avait le bon esprit de ne pas regarder. À certains jours, malgré le désir de rester dans les bornes de la prudence, le sentiment national français éclatait avec une telle véhémence que l'Allemagne entière en frémissait de dépit et d'inquiétude.

«On le vit bien, dit l'abbé Wetterlé, aux cérémonies de Noisseville et de Wissembourg, quand, la Lorraine d'abord, l'Alsace ensuite, élevèrent de splendides monuments aux soldats morts pour la patrie. Jamais on n'avait vu chez nous pareil concours de peuple, jamais un recueillement aussi solennel, jamais une affirmation aussi émouvante du culte du souvenir. Quand, à Wissembourg (octobre 1909), tomba le voile qui recouvrait l'imposante statue de la Gloire et que la fanfare sonna la Marseillaise, une émotion intense s'empara de tous les assistants. Les jeunes gens, après un moment de surprise, entonnèrent bravement l'hymne national français, tandis que des yeux brouillés de mes voisins, de vieux parlementaires, tombaient de grosses larmes. Ah! ce refrain chanté avec tant de confiance par la jeunesse, ces larmes silencieuses qui sillonnaient les joues des anciens, n'était-ce pas là toute l'Alsace-Lorraine avec ses impérissables regrets, mais aussi avec ses généreux espoirs[2]?»

Parfois, c'était l'arrogance allemande qui servait la cause française mieux que toutes les propagandes. L'incident de Saverne, les brutalités insolentes de von Forstner, traitant de wackes les habitants, la violence de la police sévissant contre des inoffensifs ou contre des hommes vénérables, couvraient l'Allemagne de ridicule et exaltaient l'indignation contre elle en même temps que l'amour de la France dans les cœurs alsaciens-lorrains.

La rumeur populaire trouva même parfois un solennel écho jusque dans l'enceinte du Reichstag. En 1896, le député alsacien Jacques Preiss s'écriait: «Cette paix de cimetière, qui plane sur le pays, dit que l'Alsace est satisfaite. Mais ce n'est là qu'une apparence: le cœur garde sa douleur et son espérance.»

La patrie de Kléber et de Kellermann était donc bien toujours «la petite France» de Michelet, «plus France que la France». Elle vivait de souvenir et d'espérance obstinément, inlassablement. Mais ce que nous venons de dire de l'Alsace s'applique aussi à la Lorraine. On a dit que ces deux provinces sont deux boulets attachés aux pieds du pangermanisme, et que, comme rien ne ressemble tant à un boulet qu'un autre boulet, il suffit de regarder l'une pour connaître l'autre. La Lorraine est donc aussi française que l'Alsace. Mais voici un trait délicieux qui montre que les Allemands sont bien édifiés à cet égard. Je l'emprunte à un article de Maurice Barrès.

«Un matin, dans la gare de Maubeuge, occupée par les Allemands, arriva un train sanitaire. On en descendit les blessés et entre autres un malheureux soldat de la garde prussienne. Demi-mort, à quoi bon le traîner plus loin? Sa civière fut déposée dans une cour.