En 1914, les Allemands, en violant le territoire du Grand-Duché, ont prouvé qu'il avait gardé son importance militaire pour ou contre nous. C'est donc pour la France une impérieuse nécessité de s'en emparer ou du moins d'empêcher qu'il ne reste au pouvoir de l'Allemagne.
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L'éviction de la Maison de Nassau.
L'annexion du Luxembourg à la Belgique ou à la France emporterait tout d'abord l'éviction de la maison de Nassau. Mais serait-ce là un geste bien élégant? Ne serait-ce pas une violence peu en harmonie avec nos habitudes chevaleresques et même avec nos principes de justice et de liberté?
On peut répondre à cette objection par un argument topique. Guillaume Ier n'a pas hésité un instant en 1866 à dépouiller de ses États héréditaires cette maison de Nassau, une des plus anciennes et des plus fameuses de l'Europe, simplement parce qu'elle s'était déclarée pour l'Autriche contre la Prusse. Il chassa brutalement Adolphe et s'annexa son duché. Il est vrai que, en 1890, Adolphe ayant hérité de son parent le roi Guillaume III de Hollande le grand-duché de Luxembourg, la Prusse daigna lui permettre d'entrer en possession de cet héritage. Les deux familles se réconcilièrent à cette occasion, mais le Hohenzollern roublard garda sa proie de la rive droite en permettant au Nassau de s'installer sur la rive gauche.
Dès lors pourquoi la France serait-elle plus galante que l'Allemagne envers une famille allemande? Pourquoi serait-elle tenue de dédommager des Teutons du tort que leur ont fait d'autres Teutons? Si les Nassau ont un droit dynastique, c'est avant tout sur la vieille principauté d'où ils tirent leur nom et sur laquelle ils ont régné sept cents ans. Que la Prusse leur rende ce qu'elle leur a volé sur la rive droite et qu'elle nous laisse la rive gauche qui ne lui appartient pas. Si les diplomates tiennent à ne pas contrister la Grande-Duchesse Marie, ils n'auraient qu'à condamner Guillaume à lui restituer le duché de Nassau.
Le droit de cette princesse sur le Luxembourg découle de celui de la maison royale de Hollande, branche cadette de la maison de Nassau. Or si l'on pèse ce droit hollandais, il est permis de le trouver fort léger. C'est en 1815 que l'Europe, sous l'influence de la Prusse, enleva le Luxembourg à la France pour l'offrir au souverain des Pays-Bas. Elle ne fit pas tant de façons pour nous dépouiller. Pourquoi en 1915 aurions-nous plus de scrupules, si nous jugeons que la possession d'un pays qui fut notre si longtemps est aujourd'hui indispensable à notre sécurité?
Une autre raison pourrait s'ajouter à celles que nous venons d'exposer de remercier la dynastie régnante: c'est l'attitude qu'elle a prise avec son gouvernement dans la guerre actuelle. On a dit que, sous les dehors d'une résistance et d'une protestation pour la forme, elle a eu des complaisances excessives pour les envahisseurs. On a critiqué certaines démarches de M. Eyschen, le ministre omnipotent, et la facilité avec laquelle la jeune Grande-Duchesse a accepté les compensations offertes par l'Allemagne et les bouquets de roses de Guillaume II. Il lui était peut-être difficile de refuser des fleurs, mais s'il est vrai que le grand-duché a manqué aux devoirs d'une loyale neutralité, ce serait sans doute un facteur important qui légitimerait des représailles et surtout des mesures de prudence pour l'avenir. Toutefois, il est difficile au public de savoir la vérité à cet égard et il est possible qu'il n'y ait là que des bruits malveillants: or, des on-dit ne peuvent baser une action politique digne et sérieuse. Les gouvernements alliés savent sans doute mieux que nous à quoi s'en tenir sur la loyauté du gouvernement luxembourgeois, et leur sagesse en tiendra compte dans la mesure qui convient.
Mais les autres raisons que nous avons données, et qui sont d'un ordre plus élevé et plus général, suffisent à motiver notre reprise de ce pays, si les Alliés jugent à propos de la décider. Je sais bien, comme l'a dit le poète, qu'il ne faut pas frapper une femme, même avec une fleur; mais serait-ce frapper la Grande-Duchesse que de la reconduire triomphalement à la frontière et de l'envoyer régner au delà du Rhin sur la principauté de ses pères? Nous pourrions au besoin ajouter quelques roses de consolation à celles que lui a offertes l'ami Guillaume.
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