Ma chère et malheureuse Agathe! je vais t'apprendre une nouvelle qui te fera, je n'en suis que trop certaine, beaucoup moins de peine qu'à moi. Je devenais une prêcheuse qui aurait fini par te paraître importune. Rassure-toi; te voilà délivrée de mes sermons, à mon grand regret; car je ne puis cesser de t'aimer et de te plaindre. Enfin, il faut donc te dire que mon mari, qui désirait tant voyager, a obtenu une assez belle place dans une de nos colonies, bien par delà les mers, et il faut que nous partions sur-le-champ. Je n'aurai pas le temps d'attendre ta réponse à cette lettre; le ministre de la marine presse notre départ. À dix mille lieues de mon Agathe, je saurai toujours bien lui écrire: mais que de chances et de retards éprouveront mes lettres! Que n'ai-je pu dissuader mon mari! Ton sort, ma toute bonne amie, m'alarme véritablement. Je te laisse à la merci de toi-même, sans conseil, sans amie. Jure-moi, dans le fond de ta belle âme, de penser à ta Zoé, et à toutes les promesses que tu lui as faites. Adieu; je t'embrasse, le cœur serré. Quand recevrons-nous de nos nouvelles? quand nous reverrons-nous? Dans ma première missive, j'espère pouvoir te désigner le lieu où tu m'adresseras tes chères lettres. Ah! mon amie! seulement trois jours de délai; et bon gré malgré, je t'emmenerais avec nous. Adieu, la moitié de mon âme.
XVI.
AGATHE À ZOÉ.
Zoé! vous méconnaissez votre amie. Mes fautes vous donnent-elles le droit d'être injuste à mon égard, et d'outrager l'amitié? En suis-je réduite à vous apprendre que votre dernière lettre m'a frappée au cœur? En la lisant, je me suis cru abandonnée de toute la terre. Zoé! mon amie! la sage Zoé, qui était ma providence, mon refuge, vogue en ce moment par delà les mers; c'était tout ce qui pouvait m'arriver de plus sinistre. Je ne répondrai pas à tes sarcasmes; ou, pour t'en faire repentir, voici ce que j'imagine. Zoé, transplantée au-delà des mers, n'en sera pas moins présente à mon esprit; je continuerai de lui écrire, comme si elle était toujours à sa campagne. Mon illusion sera loin d'être complète, puisque je ne recevrai plus de tes nouvelles. N'importe; je me ferai un devoir de te consulter à l'avenir, comme par le passé. Tu seras ma seconde conscience. Dès ce soir, je commence le journal de ma vie, et il te sera adressé; je te dirai mes fautes; je me rappellerai tes conseils, et Dieu fera le reste. Voici ce que j'imagine de mieux pour te convaincre, et de mon attachement, et du cas que je fais de ton estime et de ton amitié. J'aime à penser que nous nous reverrons; tu me retrouveras digne encore de me dire l'amie de cœur de Zoé.
XVII.
AGATHE À ZOÉ.
Ah! mon amie!... tout m'abandonne à la fois: un abîme en appelle un autre. À peine j'apprends ton départ pour les îles, et notre séparation, qu'il me faut essuyer une autre perte. Ma si bonne maman vient de succomber à l'âge et aux infirmités inséparables d'une vieillesse avancée. Que ses derniers momens m'ont affectée! elle a rendu le dernier soupir dans mes bras; mais elle a eu le temps, comme on dit, de se voir mourir, et de mourir avec tous les secours de la religion. Se sentant plus affaiblie, «ma bonne petite Agathe, m'a-t-elle dit d'une voix altérée, rends-moi un service; ce sera le dernier, je pense, mais ce ne sera pas le moindre. Crois-tu que ce digne ecclésiastique dont nous avons entendu la première messe avec tant d'édification, voudra bien m'accorder la faveur de m'administrer? Va le chercher; il t'a remarquée pour ta piété constante; il ne te refusera peut-être pas.»
Ma chère Zoé! tu ne doutes pas de mon empressement. Je volai sur-le-champ dans mes habits d'homme au presbytère de Saint-Almont. Je montai à son appartement avec une certaine assurance. Il ne s'agissait pas de moi en cette rencontre, et pourtant j'étais loin d'être indifférente à cette démarche. Saint-Almont ne me refusa point. Il quitta son travail pour m'accompagner, sans marquer la moindre humeur de mon importunité. Cependant, je crus m'apercevoir qu'il était dans le feu de la composition d'un discours qu'il devait prononcer. Je lui prodiguai les excuses, les actions de grâces. «Nous nous devons, me dit-il à tous ceux et celles qui réclament notre assistance.» Pendant le chemin, il garda le silence que je n'osai rompre; mais je me dédommageai, en le regardant avec précaution, dans la crainte de l'embarrasser; car il est timide et modeste comme le mérite et la vertu. Arrivé près du lit de ma grand'maman, il ne lui fut pas possible de l'entretenir. Il n'en obtint que des signes de satisfaction. Sa présence, quoique muette, fut un bienfait dont je le remerciai les larmes aux yeux, et en serrant ses mains dans les miennes. Il les retira assez brusquement, et s'en alla...
Ah! Zoé! je t'ai promis de m'accuser à toi-même de toutes mes fautes; tu es et seras toujours ma directrice. Eh bien! te le dirai-je? la présence de Saint-Almont diminua en moi le sentiment de la perte de ma grand'maman, et adoucit dans mon cœur les horreurs de sa mort.
Le soir et la nuit, rendue à moi-même, je me trouvai comme seule dans un désert. Plus d'amie, plus de mère, me voilà bien véritablement orpheline; et faut-il pour mettre le comble à mes maux, que je porte dans mon cœur une passion malheureuse et sans issue!