Timon n'insista plus. Le lendemain, il reparut avec cette réponse au billet de la veille.
ZOÉ À SA CHÈRE AGATHE.
«Ma toute bonne et malheureuse amie! je te cherchais partout, avec la sollicitude d'une mère qui a perdu son enfant chéri. Enfin, je te retrouve, et bientôt sans doute, tu me permettras de te serrer dans mes bras. M. de Saint-Almont n'est plus supérieur du séminaire des.... ni même à Paris. Il a demandé à faire partie d'une mission chez les sauvages de l'Amérique septentrionale. Nos vaisseaux se croisaient. Comme il allait au nouveau monde, j'en revenais avec mon mari, aussi inquiet que moi de notre chère Agathe. Ton billet a été reporté à tes anciens amis, déjà possesseurs de ton journal, et du reste de ce qui t'appartient... Nous attendons avec impatience le moment de t'embrasser.»
Cette lettre reçue subitement et sans préparation, causa une révolution dans ce que les médecins appellent le système nerveux d'Agathe, et aurait pu hâter son dernier moment, sans les soins redoublés de Timon. Quand cette crise fut passée, Agathe qui ne pouvoit plus écrire elle-même, fit mander à Zoé qu'elle était attendue avec une impatience égale à la sienne. Elle accourut le lendemain, accompagnée de son mari. Les deux bonnes amies se serrèrent dans les bras l'une de l'autre, sans pouvoir exprimer par des paroles ce qu'elles ressentaient: mais cette douce étreinte de l'amitié en disait davantage.
Prévenue de l'état d'épuisement où se trouvait Agathe, Zoé s'était munie d'un médicament composé par les sauvages du Canada, et célèbre dans le pays par des cures merveilleuses; mais ce spécifique vint trop tard. Administré un peu plutôt, il pouvait rappeler Agathe à la vie. L'infortunée ne put résister à la commotion de son entrevue avec son ancienne amie; elle expira dans ses bras, le second jour de leur réunion dans la carrière.
Timon n'en devint que plus misantrope, il traversa l'Océan avec Zoé et son mari qui retournèrent dans l'Amérique septentrionale. Arrivé là, Timon obtint des habitans sauvages des forêts de passer le reste de ses jours avec eux. Il embrassa leur genre de vie avec un succès tel qu'ils le regardèrent comme leur frère, et eurent pour lui une confiance sans bornes. Cette circonstance sauva la vie à Saint-Almont. Des Iroquois dont il avait entrepris la conversion, se prévinrent contre lui, et allaient le mettre en pièces, le croyant un espion envoyé par les Anglais. Le hasard fit que, dans une chasse, Timon, à la tête de sa tribu adoptive, reconnut le supérieur du séminaire de la pauvre Agathe. Il obtint sa rançon, et le ramena dans les foyers de Zoé, où Saint-Almont vécut désormais, renonçant au sacerdoce, et se livrant à l'éducation du fils unique de cette maison.
Chaque année, Timon venait passer une semaine avec eux, pour faire commémoration des malheureuses amours et de la mort d'Agathe. En s'en retournant parmi ses bons sauvages, il répétait cette strophe de la romance misantropique, citée plus haut:
Avec vos rois, avec vos républiques,
Pauvres humains! êtes-vous heureux? non.
Rentrez plutôt sous les lois pacifiques
De la nature: elle seule a raison.