Il ne fit pas ce roman tout d'une haleine, comme l'autre. Il affina[ [102] plaisamment les libraires; il traitoit avec eux pour deux ou pour quatre volumes; après, quand ces volumes étoient faits, il leur disoit: «J'en veux faire trente, moi.» Cassandre n'en a que dix petits; ils faisoient leur compte que ce seroit de même. Il falloit venir à composition, et il leur faisoit donner toujours quelque chose, de peur qu'il ne laissât l'ouvrage imparfait; il a été plus de douze ans à l'achever, et ce n'est que de l'année passée que les deux derniers tomes sont imprimés[ [103]. Cyrus ni Clélie[ [104] n'ont point empêché qu'ils ne se soient bien vendus.
Parlons un peu de sa vanité et de ses gasconnades avant que de parler de son mariage. Un jour, chez Scudéry, il faisoit sonner sa pochette: Scudéry crut que c'étoit de l'argent; lui, qui mouroit d'envie de montrer ce que c'étoit, voyant qu'on ne lui demandoit point, tira tout exprès son mouchoir, et fit tomber trois ou quatre vervelles[ [105] d'argent; celles des oiseaux du Roi sont de cuivre. Scudéry en ramasse une et lit autour: Je suis à Calprenède. «Ce sont, dit le Gascon, quatre douzaines de vervelles pour mes oiseaux.» Une autre fois, il contoit à mademoiselle de Scudéry qu'il avoit fait bâtir à La Calprenède, et il lui dépeignit un palais magnifique, puis il lui demanda: «Combien croyez-vous que cela m'a coûté?—Quatre mille livres?—Rien de plus. Il est vrai qu'il y avoit quauques décombres du vieux château.»
Sarrasin contoit qu'un jour qu'ils alloient ensemble par la rue, Calprenède vit passer un homme: «Ah! qué jé suis malhurus, dit-il, j'avois juré dé tuer cé couquin, la première fois qué jé lé rencontrerois, et j'ai fait aujourd'hui mon bonjour.» Sarrazin lui dit: «Ne laissez pas, ce sera sur nouveaux frais.—Non, dit-il, j'ai promis à mon confesseur dé lé laisser vivré encoré quelque temps.»
Sarrazin disoit: «Que voulez-vous, il a tant donné de cœur à ses héros, qu'il ne lui en est point resté.» Cependant il y a des gens du métier, comme vous verrez ensuite, qui en rendent meilleur témoignage que Sarrazin. Un jour, en 1647, au sermon de Servientis aux filles de Sainte-Elisabeth, un gentilhomme, revenant de la campagne, descendit de cheval, et vint pour entendre le sermon, il crotta Calprenède en passant: ils se querellèrent; il y eut quelques coups donnés de part et d'autre, et, après qu'on les eut séparés, ils se menaçoient encore de leurs places. Quelqu'un dit à Calprenède que c'étoit un gentilhomme. Tout sur l'heure le Gascon lui crie devant tout le monde: «Homme gris, je t'appelle.»
Calprenède alloit chez une madame Boiste[ [106], où une petite étourdie de veuve, appelée madame de Brac, le vit; elle étoit folle de ses romans, et elle l'épousa, à condition qu'il achèveroit la Cléopâtre; cela fut mis dans le contrat.
Voici l'histoire de cette femme: un gentilhomme d'auprès d'Orbec, en Normandie, riche de huit à dix mille livres de rente, nommé Tonancourt, n'avoit qu'une fille pour tout enfant; il étoit veuf et la donna à élever à sa sœur appelée madame de Mailloc. Il eût pour le moins aussi bien fait de garder sa fille chez lui; car cette dame, soit qu'elle fût amoureuse d'un homme de son voisinage, nommé La Lande, et qu'elle voulût faire sa fortune, ou qu'elle voulût complaire à sa nièce, qui n'étoit pourtant encore qu'une enfant, mais qui pouvoit être éprise, tant y a qu'elle fit marier ce La Lande avec cette fillette par un laquais déguisé en prêtre, et ils couchèrent ensemble. Ce mariage de Jean Des Vignes fut tenu assez secret; au moins un vieux cavalier bien riche et bien v....., nommé Vieuxpont, ne laissa pas de l'épouser à quelque temps de là. Ce fut le père qui fit l'affaire. Elle se divertissoit toujours avec La Lande. Vieuxpont ne dura guère, mais il laissa un garçon; La Lande propose aux parents, qui eussent bien voulu avoir cette succession, de dire que l'enfant n'étoit point à Vieuxpont, et que lui soutiendroit qu'il étoit le mari de mademoiselle de Tonancourt. On produit des lettres de madame de Vieuxpont; cela n'y fait rien: La Lande perd son procès.
En ce temps-là un garçon de Paris peu accommodé, mais de fort bonne famille, nommé de Brac, étant capitaine dans un vieux corps, fit connoissance au quartier d'hiver avec cette femme, et conserva ses terres autant qu'il put. Elle se résout à l'épouser. La Lande lui dit ses prétentions, et le fait appeler. Il répond qu'il se battra quand il sera marié. Il se marie, et il fut un an et demi sans ouïr parler de La Lande. Mais un soir, comme il revenoit en chaise de l'hôtel de Guise en son logis qui n'étoit pas loin[ [107], un homme à cheval dit aux porteurs: «N'est-ce pas là M. de Brac?» Brac, s'entendant nommer, mit la tête dehors; l'autre le tua d'un coup de pistolet. On a cru que c'étoit La Lande.
Le frère de de Brac et Calprenède eurent procès pour le douaire de sa femme; il gagna ce procès. Après cela de Brac le fit appeler. «Nous nous rencontrerons assez, dit-il; je ferai porter une épée.» Depuis, comme il étoit aux Petits-Capucins[ [108], cet homme lui fit faire encore un appel. «Bien, dit-il, je chercherai un second.» Il sort et prend son épée à un laquais. A la porte de la rue il fut attaqué par quatre hommes. D'abord il marcha sur son canon[ [109] et tomba; il eut pourtant le loisir de se relever, et ne lâchoit point le pied devant eux. Deux braves[ [110], qui se trouvèrent là, le voulurent voir faire, et après le secoururent.
Quelque temps après qu'il fut marié, il alla voir le petit Scarron. En causant il s'inquiétoit fort d'un homme qu'il avoit laissé en bas. «Je vous prie, faites monter cet homme, disoit-il.—Non, non, qu'il demeure.» Puis il se reprenoit et ne savoit ce qu'il disoit. «Je vous entends, dit Scarron, vous voulez dire que vous avez un gentilhomme; je me le tiens pour dit.» Lui et sa femme alloient par les maisons remarquant les fautes du Grand Cyrus: depuis ils se sont brouillés lui et elle, et on dit même incommodés. Depuis quelque temps ils se sont séparés. Il dit qu'elle a plus fait de ravage sur ses terres qu'un régiment de Cravates.
Elle fait assez mal des vers et assez mal de la prose. On a imprimé quelque chose d'elle qui s'appelle le Décret d'un cœur amoureux, où l'on décrète un cœur[ [111].