Cette femme ne manque pas d'esprit; mais elle n'a pas plus de cervelle que de raison. Elle disoit après la conférence: «Si les partisans reprennent le dessus, tout est perdu;» elle qui étoit fille du partisan des partisans; et cent fois il lui est arrivé de faire des contes de bâtards. Elle ne fait rien de ses dix doigts que tenir des cartes; elle ne s'est jamais mêlée du ménage ni de ses enfants: il n'étoit pas impossible pourtant de l'y accoutumer, car elle étoit d'humeur assez douce; mais il lui eût fallu un autre mari. Tallemant lui achète jusqu'à ses souliers et ses rubans, car jamais il n'y eut un homme si badin que lui pour ces sortes de choses-là.
Par vanité, il voulut que Silhon[ [35], qui alors n'étoit nullement en bonne posture, vînt le voir; il l'avoit fait loger auprès de lui, et lui donnoit pour cela d'assez bons appointements. Silhon y alloit, mais jamais le maître des requêtes n'avoit le loisir de lire avec lui. Silhon, après avoir demandé quelque temps pourquoi on le faisoit venir, et ayant su que madame d'Harambure, qui étoit vaine comme un Gascon, avoit dit que Silhon étoit à son frère, se retira. Il eut ensuite Rampalle[ [36], un poète assez médiocre, puis un Allemand nommé Stella; mais tous ces gens-là ne lui ont jamais rien appris. Je crois que notre cousin les faisoit venir afin de se pouvoir vanter de dépenser en toutes choses imaginables; car il avoit des tableaux, des cristaux, des joyaux, des tailles-douces, des livres, des chevaux, des oiseaux, des chiens, des mignonnes, etc. Il jouoit, il faisoit grand'chère, il étoit magnifiquement meublé. Il acheta une maison cent mille livres pour la faire quasi toute rebâtir, et cela en un quartier effroyable, tout au fond du Marais, sur le rempart[ [37].
Il me vouloit prouver une fois qu'un homme propre comme lui ne pouvoit se passer à moins de six robes-de-chambre pour s'habiller: une d'hiver et une d'été, autant à la campagne; une noire pour recevoir les parties, et une belle pour les jours qu'on se trouve mal.
Il vouloit faire l'habile homme et ne savoit rien. Une fois que Floridor[ [38], qui est son compère, lui vint lire, pour faire sa cour, une pièce de Corneille qu'on n'avoit point encore jouée, mademoiselle de Scudéry, mademoiselle Robineau, Sablière, moi et bien d'autres gens étions là; nous nous tenions les côtés de rire de le voir décider et faire les plus saugrenus jugements du monde; il n'y eut que lui à parler: vous eussiez dit qu'il ordonnoit du quartier d'hiver dans une intendance de province, comme il fit ensuite.
Aussi prudent en autre chose qu'en dépensé, une fois que sa femme étoit assez mal d'une couche, il donna chez lui-même la comédie à madame Coulon[ [39]. Cela pensa faire enrager l'accouchée. Depuis, il enragea à son tour, car Dieu lui fit la grâce de devenir jaloux. Sa femme insensiblement goûta les cajoleries: je voyois qu'elle avoit toujours quelque chose à dire à quelqu'un au Cours, et qu'elle criailloit d'une allée à l'autre. «Oh! ce dis-je, notre homme en tient; sa femme est déjà pialeuse; elle sera bientôt coquette.» Elle ne manqua pas de me faire dire vrai, et le mari ne manqua pas de se décrier pour jaloux: il la suivoit partout. Il arriva une fois une assez plaisante chose. Sa femme devoit aller à une collation chez une de ses parentes (madame Nolet); un garçon gagea une pistole contre mademoiselle Margonne que Tallemant ne se tiendroit jamais d'y venir. La fille croyoit gager à jeu sûr, car elle avoit fait en sorte que son père avoit convié Tallemant à aller se promener à un jardin au faubourg Saint-Antoine. Tallemant y va. Il étoit six heures sans qu'on ouït parler de lui à la collation. Le pauvre garçon ne savoit que répondre aux goguenarderies de la demoiselle, quand on voit entrer M. Margonne et M. Tallemant. La chance tourna aussitôt; la fille en colère va demander à son père pourquoi il l'avoit ainsi trahie. «Hélas! ma mie, lui dit-il, j'aime mieux te rendre ta pistole. Oh! le méchant métier que de vouloir empêcher un jaloux d'aller où il a peur qu'on ne cajole sa femme! A moins que de le prendre au collet, il n'y a pas moyen d'en venir à bout.» Une fois qu'il jouoit à la prime, il y avoit un homme auprès de sa femme; il le voyoit, cela le troubla de sorte qu'il ne savoit ce qu'il faisoit, et il perdit tout son argent. Elle, de son côté, ne se soucioit de rien, pourvu qu'elle se divertît: c'étoient continuelles parties. Ils ne se faisoient pas déchirer leur manteau pour demeurer quand on les vouloit retenir. Madame Nolet disoit: «Ils sont allés voir une belle maison; ils y souperont s'ils peuvent.» Ils ne payoient pas autrement bien. Une fois, à l'église, Tallemant dit au prieur Camus: «Vous priez long-temps Dieu.—C'est, répondit l'autre, que je le prie que vous me payiez.»
Enfin, quoique Tallemant eût hérité de sa sœur de près de quatre cent mille livres d'argent comptant, et que, s'il se fût contenté de faire une dépense honnête, il eût dû avoir quatre cent mille écus de bien et davantage, il ne savoit plus où il en étoit, car il a beaucoup d'enfants. J'entrepris, avec un de mes parents, d'être son intendant, de recevoir tout son revenu, et de lui donner tant par mois, pourvu qu'il réglât son train, et qu'il se logeât comme je voudrois. Je les ai fait pleurer vingt fois sa femme et lui. Il falloit pour cela le remettre bien avec mon père, son oncle[ [40], qui ne vouloit plus le voir, et que je voulois obliger à lui fournir tant par an pour le revenu de certains effets qu'il faisoit valoir en commun pour la famille. Je commençai donc par lui proposer de chasser son cuisinier. «Bien, dit-il, je le chasserai dans quatre mois.—Et moi, lui dis-je, je parlerai dans quatre mois à mon père.» Sa femme me disoit: «Hé! pour l'amour de Dieu, mon pauvre cousin, sauvez-moi encore un laquais.» Ils me trompoient, car les gens qu'ils faisoient semblant de chasser, ils les logeoient vis-à-vis de chez eux; je le sus. «Hé! leur dis-je, c'est vous que vous trompez, et non pas moi.» Et, les ayant trouvés incurables, je ne m'en voulus plus mêler.
Il trouva moyen, entre la première et la seconde guerre de Paris, de se faire donner l'intendance de Languedoc par le moyen de Vallon[ [41], de chez M. d'Orléans, à qui il fit un présent pour cela; mais la cour ne l'agréa pas. Le cardinal lui en vouloit; car on l'accusoit d'avoir dit, durant son exil, que c'étoit un escroc, et qu'au jeu il l'avoit pipé plusieurs fois. Il fit pourtant en quelque sorte sa paix par le moyen de Lyonne qui étoit de sa connoissance, et il eut ordre de tenir les Etats en Provence. Il étoit allé en Languedoc avec un train de Jean de Paris[ [42], et d'autant plus volontiers, qu'il avoit été autrefois conseiller des Aides à Montpellier, où, à l'entendre, il avoit encornaillé toute la ville.
Il prit une vision à sa femme, étant grosse, d'aller, à huit lieues de Montpellier, à un bal en litière: elle et une sœur naturelle de son mari, qui est une grande étourdie, se mettent en chemin toutes bouclées; le branle de la litière leur fit mal au cœur; il fallut mettre la tête au vent; il pleuvoit; quand elles arrivèrent, c'étoient des poules mouillées.
En s'en allant, ils laissèrent ici quatre enfants en pension, et disoient à chacun de leurs parents en particulier: «Nous avons mis ordre à tout ce qu'il leur faut.» Il se trouva enfin que personne n'étoit chargé d'en avoir soin, et il fallut que madame de Sully, dont la jardinière nourrissoit le plus petit des quatre, fît donner de l'argent à cette femme et acheter tout ce qui étoit nécessaire à cet enfant; puis elle en fit un mémoire. Par bonheur, elle connoissoit madame Tallemant, pour l'avoir vue à Bourbon.
Il eut ensuite l'intendance de Guienne. Ruvigny l'y servit utilement. Il l'a encore, et quoique cet emploi lui vaille, j'ai honte de le dire, tous les ans vingt mille écus, il n'en épargne pas un sou, tant il fait flores. Comme il y a moins de cervelle de delà que deçà de la Garonne, ils sont aussi un peu plus évaporés à Bordeaux qu'à Paris, et l'on s'y moque aussi un peu plus d'eux.