L'astre de Roger
Ne luit plus au Louvre;
Chacun le découvre,
Et dit qu'un berger,
Arrivé de Douvre,
L'a fait déloger.
Un jour Du Moustier[64] le trouva de la plus méchante humeur du monde; il s'habilloit, et s'étoit fait apporter sa boîte aux rubans; il n'y en avoit point trouvé de jaune. «En voilà, dit-il, de toutes les couleurs, il n'y en manque que de celle qu'il me faut aujourd'hui. Ne suis-je pas malheureux? je ne trouve jamais ce dont j'ai affaire.» Madame de Rambouillet, à qui on avoit fait ce conte, dit qu'apparemment il tenoit cela d'Henri III, dont M. Bertaut, le poète, alors lecteur du Roi, depuis évêque de Seez, contoit une chose toute pareille. «Une après-dîner, disoit-il, que Henri III étoit sur son lit assez chagrin, il regardoit une image de Notre-Dame qui étoit dans des Heures, dont la reliure ne lui plaisoit pas, et il en avoit d'autres, où il la vouloit faire mettre: «Bertaut, me dit-il, comment ferions-nous pour la faire passer dans ces autres Heures? coupe-la.» Je pris des ciseaux, et invoquai en tremblant l'Adresse et tous ses artifices, mais je ne pus m'empêcher d'y faire quelques dents. «Ah! dit le Roi, ma pauvre petite image! ce maladroit l'a toute gâtée! Ah! le fâcheux! Ah! qui m'a donné cet homme-là!» Il en dit par où il en savoit. M. de Joyeuse arrive, il lui fait des plaintes de Bertaut, Bertaut n'étoit bon qu'à noyer. Dans ces entrefaites, voilà, ajoutoit M. Bertaut, un ambassadeur qui arrive. «Ah! l'importun ambassadeur, dit le Roi, il prend toujours si mal son temps. Donnez-moi pourtant mon manteau.» Il va dans la chambre de l'audience. Vous eussiez dit que c'étoit un Dieu, tant il avoit de majesté.» On conclut, de là que ce prince étoit merveilleusement mol et efféminé, mais qu'il se surmontoit en quelques rencontres. Il étoit libéral, et faisoit les choses de fort bonne grâce. Ce même M. Bertaut l'alla voir un jour; mais quoiqu'à son goût il se fût fort paré, le Roi, d'un ton chagrin, lui dit: «Bertaut, comme vous voilà fait! Combien avez-vous de pension?—Tant, Sire.—Je vous donne le double, et soyez mieux habillé[65].»
Allant à la foire Saint-Germain, il trouva un jeune garçon endormi; un assez bon prieuré vaquoit, plusieurs personnes étoient après, à qui l'auroit. «Je le veux donner, dit-il, à ce garçon, afin qu'il se puisse vanter que le bien lui est venu en dormant.» Ce jeune garçon s'appeloit Benoise[66]; il le prit en affection et le fit secrétaire du cabinet. Ce Benoise avoit soin de lui tenir toujours des plumes bien taillées, car le Roi écrivoit assez souvent. Un jour, pour essayer si une plume étoit bonne, Benoise avoit écrit au haut d'une feuille ces mots: Trésorier de mon épargne. Le Roi ayant trouvé cela, y ajouta: «Payez présentement à Benoise, mon secrétaire, la somme de trois mille écus,» et signa. Benoise trouva cette ordonnance et en fut payé.
On dit que Fernel[67] dit à Henri II, qu'il falloit se résoudre à voir la Reine durant ses mois, parce qu'il croyoit que la partie étoit trop foible, et que c'étoit ce qui l'empêchoit de concevoir. Le Roi eut de la peine à y consentir; il le fit pourtant. Aussitôt les mois cessèrent. Fernel conclut que la Reine avoit conçu; mais le premier enfant fut si malsain, qu'il ne put vivre jusques à vingt ans. Les autres ne sont pas morts faute de bons tempéraments.
Albert de Gondi, depuis maréchal et duc de Retz, avoit été premier gentilhomme de la chambre sous Charles IX; Henri III étant parvenu à la couronne, il se douta bien, car il étoit bon courtisan, qu'on l'obligeroit à se défaire de sa charge, car c'est proprement une charge pour un homme qui plaît, et nullement pour un visage qui n'est point agréable. Il fut donc trouver le Roi et lui remit sa charge. Le Roi la donna à M. de Joyeuse, et le lendemain envoya un brevet de duc à madame de Retz, avec ce compliment, «qu'elle étoit de trop bonne maison pour n'avoir pas un rang que de moindres qu'elle avoient.» Et cela étoit bien plus galant que s'il se fût adressé au mari. La duchesse de Retz, de la maison de Clermont-Tallard de Tonnerre, étoit veuve du fils de M. l'amiral d'Annebault. Sa mère, madame de Dampierre[68], de la maison de Vivonne, ne pouvant l'empêcher d'épouser M. de Retz, lui donna sa malédiction. Cette mère avoit été dame d'honneur de la reine Elisabeth[69]. On conte d'elle une chose assez raisonnable. Elle avoit fait une de ses nièces fille d'honneur de la reine Louise, et s'étant aperçue que le Roi la cajoloit, un beau matin elle la met dans un carrosse et la renvoie à son père. Le Roi n'en osa rien dire. Cette dame étoit fort estimée, et on avoit du respect pour elle.
Madame de Retz, malgré la malédiction de sa mère, ne laissa pas d'avoir bon nombre d'enfants. Le marquis de Bellisle, son fils aîné, épousa une fille de la maison de Longueville, qui étoit belle et bien faite; elle voulut venger la mort de son mari, tué au Mont-Saint-Michel, et après cela elle se fit religieuse, fut abbesse de Fontevrault, et puis fondatrice du Calvaire. Elle fit cette réformation, et mourut comme une sainte.
Le cardinal de Richelieu fit exiler M. de Bellegarde à Saint-Fargeau, où il demeura huit ou neuf ans. Feu M. le Prince, qui eut son gouvernement de Bourgogne, voulut aussi avoir Seurre, que M. de Bellegarde avoit acheté à madame de Mercœur pour en faire une duché, et lui donner son nom. La chose étoit faite de façon que la duché devoit aller à M. de Termes, son frère, et à ses fils, s'il en avoit alors. Il fut tué à Montauban. M. de Termes mourut le premier, et ne laissa qu'une fille que M. de Bellegarde maria à M. de Montespan. Feu M. le Prince acheta donc Bellegarde, et M. de Bellegarde acheta Choisy, dans la forêt d'Orléans, terre de la maison de L'Hospital, à laquelle il donna le nom de Bellegarde. C'est sur cela que M. de Bellegarde d'aujourd'hui, qui est fils de la sœur et s'appelle Gondrin en son nom (on l'appeloit au commencement Montespan), prétend être duc. Il n'a point d'enfant; mais ses frères, les marquis d'Antin et Termes-Pardaillan, en ont. Il est vrai que ce sont de pauvres garçons pour l'esprit. L'archevêque de Sens est aussi son frère.
Nous avons vu revenir M. de Bellegarde à la cour, après la mort du cardinal de Richelieu, et il a porté le deuil de ce prince (Louis XIII), qui ne pouvoit souffrir sa roupie. Il est vrai qu'il mourut bientôt après.
M. DE TERMES[70].
M. de Termes savoit bien mieux la guerre que son frère, M. de Bellegarde, qui ne la savoit point du tout, et il étoit capable de commander; il avoit la survivance de la charge de grand-écuyer. C'était un fort bel homme de cheval, mais le plus puant homme du monde. Les dames attendoient quelquefois pour le voir passer à cheval. Il eut un coup de fauconneau aux guerres des Huguenots, qui lui mit les deux genoux en dehors; pour réparer ce défaut, il portoit ses jarretières en dedans. Avec tout cela il dansoit fort bien.