Cette madame d'Estrées étoit de La Bourdaisière, la race la plus fertile en femmes galantes qui ait jamais été en France[17]; on en compte jusqu'à vingt-cinq ou vingt-six, soit religieuses, soit mariées, qui toutes ont fait l'amour hautement. De là vient qu'on dit que les armes de La Bourdaisière, c'est une poignée de vesces; car il se trouve, par une plaisante rencontre, que dans leurs armes il y a une main qui sème de la vesce[18]. On fit sur leurs armes ce quatrain:
Nous devons bénir cette main
Qui sème avec tant de largesses,
Pour le plaisir du genre humain,
Quantité de si belles vesces[19].
Voici ce que j'ai ouï conter à des gens qui le savoient bien, ou croyoient le bien savoir: une veuve à Bourges, première femme d'un procureur ou d'un notaire, acheta un méchant pourpoint à la Pourpointerie[20], dans la basque duquel elle trouva un papier où il y avoit: «Dans la cave d'une telle maison, six pieds sous terre, de tel endroit (qui étoit bien désigné), il y a tant en or en des pots, etc.» La somme étoit très-grande pour le temps (il y a bien 150 ans). Cette veuve, voyant que le lieutenant-général de la ville étoit veuf et sans enfants, lui dit la chose, sans lui désigner la maison, et offrit, s'il vouloit l'épouser, de lui dire le secret. Il y consent; on découvre le trésor; il lui tient parole et l'épouse. Il s'appeloit Babou. Il acheta La Bourdaisière. C'est, je pense, le grand-père de la mère du maréchal d'Estrées[21].
Madame d'Estrées eut six filles et deux fils, dont l'un est le maréchal d'Estrées qui vit encore aujourd'hui[22]. Ces six filles étoient madame de Beaufort, que madame de Sourdis, aussi de La Bourdaisière, gouvernait; madame de Villars, dont nous parlerons de suite; madame de Namps, la comtesse de Sanzay, l'abbesse de Maubuisson et madame de Balagny. Cette dernière est Délie dans l'Astrée; elle avoit la taille un peu gâtée, mais c'étoit la personne la plus galante du monde. Ce fut d'elle que feu M. d'Epernon eut l'abbesse de Sainte-Glossine de Metz[23]. On les appeloit, elles six et leur frère, les sept péchés mortels. Madame de Neufvic, dame d'esprit, qui étoit fort familière chez madame de Bar[24], fit cette épigramme sur la mort de madame la duchesse de Beaufort:
J'ai vu passer par ma fenêtre
Les six péchés mortels vivants,
Conduits par le bastard d'un prêtre[25],
Qui tous ensemble alloient chantant
Un requiescat in pace,
Pour le septième trépassé[26].
Henri IV, à ce qu'on prétend, n'en avoit pas eu les gants, et ce fut pour cela qu'il ne fit pas appeler M. de Vendôme Alexandre, de peur qu'on ne dît Alexandre le Grand, car on appeloit M. de Bellegarde M. le Grand[27], et apparemment il y avoit passé le premier. Le Roi commanda dix fois qu'on le tuât[28], puis il s'en repentoit quand il venoit à considérer qu'il la lui avoit ôtée; car Henri, voyant danser M. de Bellegarde et mademoiselle d'Estrées ensemble, dit: «Il faut qu'ils soient le serviteur et la maîtresse[29].»
Henri IV a eu une quantité étrange de maîtresses; il n'étoit pourtant pas grand abatteur de bois; aussi étoit-il toujours cocu. On disoit en riant que son second avoit été tué. Madame de Verneuil l'appela un jour Capitaine bon vouloir; et une autre fois, car elle le grondoit cruellement, elle lui dit que bien lui prenoit d'être roi, que sans cela on ne le pourroit souffrir, et qu'il puoit comme charogne. Elle disoit vrai, il avoit les pieds et le gousset fins[30]; et quand la feue Reine-mère coucha avec lui la première fois, quelque bien garnie qu'elle fût d'essences de son pays, elle ne laissa pas que d'en être terriblement parfumée. Le feu Roi[31], pensant faire le bon compagnon, disoit: «Je tiens de mon père, moi, je sens le gousset.»
Je pense que personne n'a approuvé la conduite d'Henri IV avec la feue Reine-mère, sa femme, sur le fait de ses maîtresses; car que madame de Verneuil fût logée si près du Louvre[32], et qu'il souffrît que la cour se partageât en quelque sorte pour elle, en vérité il n'y avoit en cela ni politique, ni bienséance. Cette madame de Verneuil étoit fille de ce M. d'Entragues qui épousa Marie Touchet, fille d'un boulanger d'Orléans[33], et qui avoit été maîtresse de Charles IX. Elle avoit de l'esprit, mais elle étoit fière, et ne portoit guère de respect, ni à la Reine, ni au Roi. En lui parlant de la Reine, elle l'appeloit quelquefois votre grosse banquière, et le roi lui ayant demandé ce qu'elle eût fait si elle avoit été au port de Nully (ou Neuilly) quand la Reine s'y pensa noyer[34]: «J'eusse crié, lui dit-elle: La Reine boit.»
Enfin le Roi rompit avec madame de Verneuil; elle se mit à faire une vie de Sardanapale ou de Vitellius: elle ne songeoit qu'à la mangeaille, qu'à des ragoûts, et vouloit même avoir son pot dans sa chambre; elle devint si grasse qu'elle en devint monstrueuse; mais elle avoit toujours bien de l'esprit. Peu de gens la visitoient. On lui ôta ses enfants[35]; sa fille fut nourrie auprès des Filles de France.
La feue Reine-mère, de son côté, ne vivoit pas trop bien avec le Roi: elle le chicanoit en toutes choses. Un jour qu'il fit donner le fouet à M. le dauphin: «Ah! lui dit-elle, vous ne traiteriez pas ainsi vos bâtards.—Pour mes bâtards, répondit-il, il les pourra fouetter, s'ils font les sots, mais lui il n'aura personne qui le fouette.»