Il disoit qu'il se connoissoit en deux choses, en musique et en gants. Voyez le grand rapport qu'il y a de l'un à l'autre!
Dans ses Heures il avoit effacé des Litanies tous les noms des saints et des saintes, et disoit qu'il suffisoit de dire: «Omnes sancti et sanctæ, Deum orate pro nobis.»
Un soir, qu'il se retiroit après souper, de chez M. de Bellegarde avec son homme qui lui portoit le flambeau, il rencontra M. de Saint-Paul, homme de condition, parent de M. de Bellegarde, qui le vouloit entretenir de quelque nouvelle de peu d'importance. Il lui coupa court en lui disant: «Adieu, monsieur, adieu, vous me faites brûler pour cinq sols de flambeau, et ce que vous me dites ne vaut pas un carolus.»
Le feu archevêque de Rouen[279] l'avoit prié à dîner pour le mener après au sermon qu'il devoit faire en une église proche de chez lui. Aussitôt que Malherbe eut dîné, il s'endormit dans une chaise, et comme l'archevêque le pensa réveiller pour le mener au sermon: «Hé! je vous prie, dit-il, dispensez-m'en; je dormirai bien sans cela.»
Un jour, entrant dans l'hôtel de Sens, il trouva dans la salle deux hommes qui, disputant d'un coup de trictrac, se donnoient tous deux au diable qu'ils avoient gagné. Au lieu de les saluer, il ne fit que dire: «Viens, Diable, viens vite, tu ne saurois faillir, il y en a l'un ou l'autre à toi.»
Quand les pauvres lui disoient qu'ils prieroient Dieu pour lui, il leur répondoit «qu'il ne croyoit pas qu'ils eussent grand crédit auprès de Dieu, vu le pitoyable état où il les laissoit, et qu'il eût mieux aimé que M. de Luynes ou M. le surintendant lui eût fait cette promesse.»
Un jour qu'il faisoit un grand froid, il ne se contenta pas de bien se garnir de chemisettes, il étendit encore sur sa fenêtre trois ou quatre aunes de frise verte, en disant: «Je pense qu'il est avis à ce froid que je n'ai plus de quoi faire des chemisettes. Je lui montrerai bien que si.»
En ce même hiver, il avoit une telle quantité de bas, presque tous noirs, que pour n'en mettre pas plus à une jambe qu'à l'autre, à mesure qu'il mettoit un bas il mettoit un jeton dans une écuelle. Racan lui conseilla de mettre une lettre de soie de couleur à chacun de ses bas, et de les chausser par ordre alphabétique. Il le fit, et le lendemain il dit à Racan: «J'en ai dans l'L,» pour dire qu'il avoit autant de paires de bas qu'il y avoit de lettres jusqu'à celle-là. Un jour chez madame des Loges il montra quatorze tant chemises que chemisettes, ou doublure. Tout l'été il avoit de la panne, mais il ne portoit pas trop régulièrement son manteau sur les deux épaules. Il disoit, à propos de cela, que Dieu n'avoit fait le froid que pour les pauvres ou pour les sots, et que ceux qui avoient le moyen de se bien chauffer et de se bien vêtir ne devoient point souffrir le froid.
Quand on lui parloit d'affaires d'Etat, il avoit toujours ce mot à la bouche qu'il a mis dans l'Épître liminaire de Tite-Live, adressée à M. de Luynes[280], qu'il ne faut point se mêler de la conduite d'un vaisseau où l'on n'est que simple passager.
M. Morand, Trésorier de l'épargne, qui étoit de Caen, promit à Malherbe et à un gentilhomme de ses amis, qui étoit aussi de Caen, de leur faire toucher à chacun quatre cents livres pour je ne sais quoi, et en cela il leur faisoit une grande grâce. Il les convia même à dîner. Malherbe n'y vouloit point aller, s'il ne leur envoyoit son carrosse. Enfin le gentilhomme l'y fit aller à cheval. Après dîner, on leur compta leur argent. En revenant, il prend une vision à Malherbe d'acheter un coffre-fort. «Et pourquoi? dit l'autre.—Pour serrer mon argent.—Et il coûtera la moitié de votre argent.—N'importe, dit-il, deux cents livres sont autant à moi que mille à un autre.» Et il fallut lui aller acheter un coffre-fort[281].