Pour s'excuser, il disoit tantôt qu'on l'avoit trop pressé, tantôt que c'étoit pour les empêcher de lui demander sans cesse des vers pour des récits de ballet; puis, qu'il les falloit ainsi pour s'accommoder à l'air; et il enrageoit de n'avoir pas une bonne raison à dire[292].
On a aussi retourné ces couplets où il y a à la reprise:
Cela se peut facilement,
et puis
Cela ne se peut nullement[293];
mais c'étoient des couplets que M. de Bellegarde avoit faits, et que Malherbe n'avoit fait que raccommoder. La parodie en est plaisante. Elle est dans le Cabinet satirique. C'est Berthelot qui l'a faite[294].
Il avoit pour ses écoliers Racan, Maynard, Touvant et Colomby[295]. Il en jugeoit diversement, et disoit, en termes généraux, que Touvant faisoit bien des vers, sans dire en quoi il excelloit; que Colomby avoit beaucoup d'esprit, mais qu'il n'avoit point de génie pour la poésie; que Maynard étoit celui de tous qui faisoit mieux des vers, mais qu'il n'avoit point de force, et qu'il s'étoit adonné à un genre de poésie, voulant dire l'épigramme, auquel il n'étoit pas propre, parce qu'il n'avoit pas assez de pointe d'esprit; pour Racan, qu'il avoit de la force, mais qu'il ne travailloit pas assez ses vers; que bien souvent, pour mettre une bonne pensée, il prenoit de trop grandes licences, et que de ces deux derniers on en feroit un grand poète. Il disoit à Racan qu'il étoit hérétique en poésie. Il le blâmoit de rimer indifféremment aux terminaisons en ant et en ent, en ance et en ence. Il vouloit qu'on rimât pour les yeux aussi bien que pour les oreilles. Il le reprenoit de rimer le simple et le composé, comme temps et printemps, jour et séjour; il ne vouloit pas qu'on rimât les mots qui avoient quelque connivence ou qui étoient opposés, comme montagne et campagne[296], offense et défense, père et mère, toi et moi; il ne vouloit pas non plus qu'on rimât les mots dérivés d'un même mot, comme, admettre, commettre, promettre, qui viennent tous de mettre; ni les noms propres les uns avec les autres, comme Thessalie et Italie, Castille et Bastille, Alexandre et Lisandre; et sur la fin il étoit devenu si scrupuleux en ses rimes, qu'il avoit même de la peine à souffrir qu'on rimât les verbes en er qui avoient tant soit peu de convenance, comme, abandonner, ordonner, pardonner, et disoit qu'ils venoient tous trois de donner. La raison qu'il en rendoit est qu'on trouvoit de plus beaux vers en rapprochant les mots éloignés, qu'en rimant ceux qui avoient de la convenance, parce que ces derniers n'avoient presque qu'une même signification. Il s'étudioit fort à chercher des rimes rares et stériles, sur la créance qu'il avoit qu'elles lui faisoient trouver des pensées nouvelles, outre qu'il disoit que cela sentoit un grand poète de tenter les rimes qui n'avoient point encore été rimées. Il faut entendre cela principalement pour les sonnets où il faut quatre rimes. Il ne vouloit point qu'on rimât sur bonheur ni sur malheur, parce que les Parisiens n'en prononcent que l'u, comme s'il y avoit bonhur, malhur, et de le rimer à honneur il le trouvoit trop proche. Il défendoit de rimer à flame, parce qu'il l'écrivoit et le prononçoit avec deux m, flamme, et le faisoit long en le prononçant, de sorte qu'il ne le pouvoit rimer, qu'avec épigramme.
Il reprenoit Racan de rimer qu'ils ont eu avec vertu ou battu, parce, disoit-il, qu'on prononçoit à Paris les mots eu en deux syllabes.
Au commencement que Malherbe vint à la cour, qui fut en 1605, comme nous avons dit, il n'observoit pas encore de faire une pause au troisième vers des stances de six, comme il se peut voir dans celles qu'il fit pour le Roi allant en Limosin, où il y en a deux ou trois où le sens va jusqu'au quatrième vers, et aussi en cette stance du psaume Domine, Deus noster:
Sitôt que le besoin excite son désir,
Qu'est-ce qu'en ta largesse il ne trouve à choisir?
Et par ton mandement, l'air, la mer et la terre
N'entretiennent-ils pas
Une secrète loi de se faire la guerre,
A qui de plus de mets fournira ses repas[297]?