Elle m'a assuré que ce sont les seuls vers qu'il ait faits pour elle[305].

Elle m'a conté que Malherbe ne l'ayant pas trouvée, s'étoit amusé un jour à causer chez elle avec une fille, et qu'on tira par hasard un coup de mousquet dont la balle passa entre lui et cette demoiselle. Le lendemain il vint voir madame de Rambouillet, et comme elle lui faisoit quelque civilité sur cet accident: «Je voudrois, lui dit-il, avoir été tué de ce coup. Je suis vieux, j'ai assez vécu, et puis on m'eût peut-être fait l'honneur de croire que M. de Rambouillet l'auroit fait faire[306]

M. Racan soutient pourtant que c'est pour elle qu'il fit cette chanson:

Chère beauté, que mon âme ravie, etc.[307]

et cette autre ou Boisset mit un air:

Ils s'en vont ces rois de ma vie,
Ces yeux, ces beaux yeux[308], etc.

Racan, qui avoit trente-quatre ans moins que Malherbe, changea son amour poétique en un véritable et légitime amour. C'est ce qui donna lieu à Malherbe de lui écrire une lettre où il y avoit des vers qui sont ceux où il est parlé de madame de Rambouillet, pour le divertir de cette passion; parce qu'il avoit appris que madame de Termes se laissoit cajoler par le président Vignier, qu'elle a épousé depuis[309]. Et quand il sut que Racan étoit décidé de se marier en son pays du Maine, il le manda aussitôt à madame de Termes par une lettre qui est imprimée.

Environ en ce temps là son fils fut assassiné à Aix, où il étoit conseiller. Malherbe ne vouloit pas qu'il le fût: cela lui sembloit indigné de lui. Il ne s'y résolut qu'après qu'on lui eut représenté que M. de Foix, nommé à l'archevêché de Toulouse, étoit bien conseiller au parlement de Paris, lui qui étoit allié de toutes les maisons souveraines de l'Europe. Voici comme ce pauvre garçon fut tué. Deux hommes d'Aix ayant querelle prirent la campagne; leurs amis coururent après; les deux partis se rencontrèrent en une hôtellerie; chacun parla à l'avantage de son ami. Le fils de Malherbe étoit insolent, les autres ne le purent souffrir, ils se jetèrent dessus et le tuèrent. Celui qu'on en accusoit s'appeloit Piles. Il n'étoit pas seul sur Malherbe, les autres l'aidèrent à le dépêcher[310]. Or on soupçonnoit celui pour qui Piles[311] étoit, d'être de race de Juifs; c'est ce que veut dire Malherbe en un sonnet qu'il fit sur la mort de son fils. Ce sonnet n'est pas imprimé.

On lui parla d'accommodement, et un conseiller de Provence, son ami particulier, lui porta paroles de six mille écus; il en rejeta la proposition. Depuis, ses amis lui firent considérer que la vengeance qu'il désiroit étoit apparemment impossible, à cause du crédit de sa partie, et qu'il ne devoit pas refuser cette légère satisfaction qu'on lui présentait. «Hé bien! dit-il, je suivrai votre conseil, je prendrai de l'argent, puisqu'on m'y force, mais je proteste que je n'en garderai pas un teston pour moi, j'emploierai le tout à faire bâtir un mausolée à mon fils.» Il usa du mot de mausolée, au lieu de celui de tombeau, et fit le poète partout.