Ambassadeur à Rome avant la naissance du Roi (Louis XIV), il y demeura encore jusqu'à la grande querelle qu'il eut avec les Barberins.

Le maréchal avoit un écuyer nommé Le Rouvray. C'étoit un vieux débauché, tout pourri de v.....; d'une piqûre d'épingle on lui faisoit venir un ulcère. Jamais je ne vis un si grand brutal. Une fois, pour ne pas perdre une médecine qu'il avoit préparée pour un cheval de carrosse qui n'en eut pas besoin, il la prit et en pensa crever. Cet homme avoit un valet qui tenoit académie de jeu. C'est le privilége des écuyers des ambassadeurs. Ce valet fit quelque chose. Le barisel[414] le prit, il fut condamné aux galères. Comme on l'y menoit avec beaucoup d'autres, Le Rouvray, avec, un valet-de-chambre du maréchal, n'ayant chacun qu'un fusil et leurs épées, mettent en fuite vingt-cinq ou trente sbires, qui avoient chacun deux ou trois coups à tirer, car ils ont, outre leur carabine, des pistolets à leurs ceintures, et outre cela ils sont munis de bonnes jacques de maille. Le Rouvray, victorieux, met tous les forçats en liberté. Voilà un grand affront aux Barberins. Le maréchal fait sauver son homme, et lui donne, pour le garder à la campagne, huit ou dix soldats françois des troupes des Vénitiens, car il eut peur qu'on ne lui fît chez lui quelque violence. Les Barberins emploient un célèbre bandit, nommé Julio Pezzola, qui met des gens aux environs du lieu où étoit Le Rouvray: je pense que c'étoit sur les terres du duc de Parme, à Caprarole ou à Castro. Le Rouvray, comme il étoit fort brutal, s'évade et s'en va à la chasse sans ses soldats.

Les bandits ne le manquent point, et de derrière une haie le tuent et en apportent la tête au cardinal Barberin. Le maréchal jette feu et flammes. Pour l'apaiser, Julio Pezzola, qui ne faisoit pas semblant de s'être mêlé de rien, va trouver Guillet, garçon d'esprit, qui étoit au maréchal, et lui offre de lui apporter la tête des sept bandits qui avoient fait le coup, et lui dit: «Patron miò, è un povero regalato un piatto de sette teste? Non se c'è mai servito un tale a nessun' principe.»

Enfin, la chose alla si avant que le maréchal sortit de Rome et s'en alla à Parme, où il excita le duc de Parme, déjà fort brouillé avec le Pape, à faire tout ce qu'il fit. Dans la belle expédition qu'ils poussèrent ensemble jusque dans la campagne de Rome, j'ai ouï dire à Guillet que leurs dragons firent honnêtement de violences, et que les paysans leur disoient: «Illustrissime signor dragon, habbiate pietà di me.» Dans les écrits que le Pape fit faire contre le maréchal, je trouve qu'il lui faisait bien de l'honneur, car, à cause qu'il s'appeloit Annibal d'Éstrées[415], on y disoit que c'étoit Annibal ad portas, et ce nom leur fit dire bien des sottises.

Le maréchal fut long-temps qu'il n'osoit revenir, car le cardinal de Richelieu n'avoit pas trop approuvé sa conduite. Enfin il fit sa paix. Le reste se retrouvera dans les Mémoires de la Régence.

A l'âge de soixante-dix ans, ou peu s'en falloit, il alla voir madame Cornuel, qui, pour aller à quelqu'un, le laissa avec feu mademoiselle de Belesbat. Elle revint, et trouva le bon homme qui vouloit caresser cette fille: «Eh! lui dit-elle en riant, monsieur le maréchal, que voulez-vous faire?—Dame, répondit-il, vous m'avez laissé seul avec mademoiselle: je ne la connois point; je ne savois que lui dire.»

LE PRÉSIDENT DE CHEVRY[416],

DURET, LE MÉDECIN, SON FRÈRE.

Le président de Chevry se nommoit Duret, et étoit frère de Duret le médecin. Il disoit: «Si un homme me trompe une fois, Dieu le maudisse; s'il me trompe deux, Dieu le maudisse et moi aussi; mais s'il me trompe trois, Dieu me maudisse tout seul!»

Par ses bouffonneries et par sa danse, il se mit bien avec M. de Sully, comme nous ayons dit ailleurs[417]. Ce fut lui qui montra à la Reine et aux dames les pas du ballet dont nous avons parlé à l'Historiette d'Henri IV. Ce fut avec M. de Sully qu'il commença à faire fortune. Il ne fut pourtant intendant des finances que du temps du maréchal d'Ancre, et il se conserva dans l'intendance, quand le maréchal fut tué, en donnant dix mille écus à la Clinchamp, que M. de Brantes[418] entretenoit.