M. Viète étoit un maître des requêtes, natif de Fontenay-le-Comte en Bas-Poitou. Jamais homme ne fut plus né aux mathématiques; il les apprit tout seul; car, avant lui, il n'y avoit personne en France qui s'en mêlât. Il en fit même plusieurs traités d'un si haut savoir qu'on a eu bien de la peine à les entendre, entre autres, son Isagogé, ou Introduction aux mathématiques[448]. Un Allemand, nommé Landsbergius, si je ne me trompe, en déchiffra une partie, et depuis on a entendu le reste. Voici ce que j'ai appris touchant ce grand homme. Du temps d'Henri IV, un Hollandois, nommé Adrianus Romanus, savant aux mathématiques, mais non pas tant qu'il croyoit, fit un livre où il mit une proposition qu'il donnoit à résoudre à tous les mathématiciens de l'Europe; or en un endroit de son livre il nommoit tous les mathématiciens de l'Europe, et n'en donnoit pas un à la France. Il arriva, peu de temps après, qu'un ambassadeur des Etats vint trouver le Roi à Fontainebleau. Le Roi prit plaisir à lui en montrer toutes ses curiosités, et lui disoit les gens excellents qu'il y avoit en chaque profession dans son royaume. «Mais, Sire, lui dit l'ambassadeur, vous n'avez point de mathématiciens, car Adrianus Romanus n'en nomme pas un françois dans le catalogue qu'il en fait.—Si fait, si fait, dit le Roi, j'ai un excellent, homme: qu'on m'aille quérir M. Viète.» M. Viète avoit suivi le Conseil, il étoit à Fontainebleau; il vient. L'ambassadeur avoit envoyé chercher le livre d'Adrianus Romanus. On montre la proposition à M. Viète, qui se met à une des fenêtres de la galerie où ils étoient alors, et avant que le Roi en sortît, il écrivit deux solutions avec du crayon. Le soir il en envoya plusieurs à cet ambassadeur, et ajouta qu'il lui en donneroit tant qu'il lui plairoit, car c'était une de ces propositions dont les solutions sont infinies. L'ambassadeur envoie ces solutions à Adrianus Romanus, qui, sur l'heure, se prépare pour venir voir M. Viète. Arrivé à Paris, il trouva que M. Viète étoit allé à Fontenay. A Fontenay, on lui dit que M. Viète est à sa maison des champs. Il attend quelques jours et retourne le redemander; on lui dit qu'il étoit en ville. Il fait comme Apelles qui tira une ligne. Il laisse une proposition; Viète résout cette proposition. Le Hollandois revient; on la lui donne, le voilà bien étonné; il prend son parti d'attendre jusqu'à l'heure du dîner. Le maître des requêtes revient; le Hollandois lui embrasse les genoux; M. Viète, tout honteux, le relève, lui fait un million d'amitiés; ils dînent ensemble, et après il le mène dans son cabinet. Adrianus fut six semaines sans le pouvoir quitter. Un autre étranger, nommé Galtade[449], gentilhomme de Raguse, se fit faire résident de sa république en France pour conférer avec M. Viète. Viète mourut jeune, car il se tua à force d'étudier[450].
LE CHANCELIER DE BELLIÈVRE[451],
LE CHANCELIER DE SILLERY[452],
M. ET Mme DE PISIEUX, M. ET Mme DE MAULNY.
Pomponne de Bellièvre fut envoyé ambassadeur en Suisse. Il faut boire en dépit qu'on en ait. On l'enivra. C'étoit dans un lieu public; en sortant, il saluoit les piliers. «Monsieur, ce sont des piliers,» lui dit-on. Il ne laissoit pas toujours de saluer, et disoit: «A tous seigneurs tous honneurs.»
Un peu après qu'il eut été fait garde-des-sceaux, quelqu'un, qui ne savoit pas son logis, le demanda à un savetier. Ce savetier dit: «Je ne sais où c'est.» Cet homme va plus bas, on lui dit: C'est vis-à-vis ce savetier. «Oh hé! compère, dit-il au savetier, vous ne connoissez donc pas vos voisins?—Je ne connois point, répondit le savetier, les gens avec qui je n'ai point bu.» Cet homme conta cela au garde-des-sceaux, qui envoya convier le savetier à souper. Le galant dit qu'il ne manqueroit pas. En effet, il prend ses habits des dimanches, et avec une bouteille de vin et un chapon tout cuit, dont il avoit rompu un pied, il va chez le garde-des-sceaux, il met son vin à l'office et y laisse son chapon aussi entre deux plats. Comme on eut servi le second: «Oh hé! dit-il, monsieur, je ne vois point mon chapon.» M. de Bellièvre demande ce qu'il vouloit dire; il le lui conte et ajoute: «En voilà le pied que j'ai rompu de peur qu'on ne me le changeât. Il vaudra bien tout ce que vous avez là, et mon vin est bien aussi bon que le vôtre; nous en usons ainsi entre nous.» On apporta la bouteille et le chapon. Le garde-des-sceaux ne but plus et ne mangea plus que de ce qu'avoit apporté le savetier, et ils firent la plus grande amitié du monde.
Un jour, étant chancelier, qu'il tenoit un enfant sur les fonts, le curé lui demanda le nom. Il répondit avec une gravité de chef de la justice: «Pomponne.» Le curé, qui n'avoit jamais été régalé de ce nom-là, le lui fit répéter. Il dit une seconde fois et aussi sérieusement: «Pomponne.—Ha! monsieur, reprit le curé, ce n'est pas une cloche que nous baptisons; c'est un enfant.»
C'étoit un homme d'une grande douceur. On dit qu'il ne s'est jamais mis en colère. Pour éprouver sa patience, ou plutôt son flegme, on alluma derrière lui un grand feu durant les grandes chaleurs pendant qu'il dînoit. Il ne dit autre chose sinon: «On est céans de l'avis de ceux qui disent que le feu est bon en tout temps.»
Pour les accommoder lui et M. de Sillery, à qui on donnoit les sceaux, on fit un mariage. Le fils du chancelier épousa la fille du garde-des-sceaux, qui étoit une demoiselle fort galante, et dans les visions de la cour, on mit que pour les mettre d'accord on avoit pris une fourche.
M. de Sillery Brulart fut chancelier après lui. On conte de lui une chose qui marque une grande douceur et une grande patience. Un jour, je ne sais quelle femme l'attendit à sa porte et lui chanta pouille. Il appela un homme qui étoit avec elle, et lui demanda s'il la connoissoit. «Oui, monsieur, lui répondit cet homme, c'est ma femme.—Et combien y a-t-il que vous êtes avec elle?—Il y a dix ans, monsieur.—Vous devez, reprit-il, vous être bien ennuyé, car il n'y a qu'une demi-heure que j'y suis, et j'en suis déjà bien las.»