M. d'Amboise étoit maître des requêtes. Son père avoit été premier chirurgien du Roi. Un jour, le feu président de Mesmes lui reprocha en bonne compagnie que son père étoit chirurgien. «Il est vrai, répondit-il, et il me souvient qu'il me disoit qu'il n'avoit jamais pu vous guérir de la ladrerie, ni votre père, ni vous[62].» Ce bon M. d'Amboise ne rencontroit pas si bien en toutes choses, témoin la préface qu'il a mise au-devant des œuvres d'Abailard. Il avoit une grande bibliothèque. Un jour, comme il changeoit de logis, et qu'il faisoit emporter ses livres, un crocheteur, qu'il avoit un peu trop chargé, lui dit: «Monsieur, vous m'en donnez plus qu'il ne m'en faut.—Vraiment, lui dit-il, il te fait beau voir de ne pouvoir porter ce peu de volumes; je porte bien tout ce qu'il y a ici dans ma tête.—Saint Jean, dit le crocheteur, il faut donc que vous ayez une belle paire de cornes!» Le crocheteur disoit mieux qu'il ne pensoit; car madame d'Amboise se réjouissoit, et principalement avec un jeune homme, dont le mari étoit si jaloux qu'enfin il se résolut de la mettre en procès, et faisoit tous les jours interroger ses valets pour la convaincre. Un de ses amis lui en fit honte, et le fit résoudre à cesser ses poursuites, pourvu que ce galant ne vît plus sa femme. On y fit consentir le jeune homme, qui chercha fortune ailleurs.

Son fils ne fut pas plus heureux en mariage; aussi ne prit-il pas trop garde où il se mettoit, comme vous verrez par la suite. Il prit l'épée, et, pour s'appuyer d'une bonne alliance, il épousa mademoiselle de La Hillière de Touraine. Mais soit qu'elle le méprisât, ou qu'elle ne voulût pas dégénérer, elle se mit à faire galanterie. Son mari, pour faire le petit seigneur, acheta auprès d'Amboise une maison de plaisance que Le Gast, favori de Henri III, avoit fait bâtir pendant qu'il en étoit gouverneur; et, afin qu'un jour lui et ses descendants pussent passer pour des gens de la véritable maison d'Amboise, il prêta de l'argent au comte d'Aubijoux, qui en est, afin qu'il lui permît de faire enterrer un de ses enfants dans une certaine cave où l'on mettoit les seigneurs d'Amboise. Il étoit d'ailleurs fort civil; mais cette sotte vanité le rendoit ridicule.

Il s'avisa que la fille d'un nommé Floriot, beau-frère de feu Lambert le riche, qui, en mourant, laissa beaucoup à sa nièce, seroit bien le fait d'un fils de treize ans qu'il avoit; et, comme le père et la fille passoient entre Orléans et Blois, Amboise enleva cet enfant, qui n'avoit que dix ans, et retint le père et une tante. Le marquis de Sourdis, gouverneur de Beauce, et aussi gouverneur d'Amboise, étoit avec son ordre à la tête des enleveurs. Il fallut composer à vingt mille livres. Floriot donna une partie de l'argent pour ravoir sa fille, et quand il fut à Paris, il présenta requête au parlement. Mais M. de Beaufort, à cause du marquis d'Aluye, qui étoit du parti de Paris (c'étoit durant la Fronderie), l'intimida, et il fallut donner le reste. Depuis, d'Amboise est mort, et sa veuve s'est fait épouser par un Crevant que son père a déshérité à cause de cela.

L'ABBÉ DU LANDAYE.

La mère de madame de La Hillière concubinoit avec un garçon de Paris, nommé Le Roi, fils d'un huissier au conseil, dont la femme avoit été galante. Ce garçon trouva le moyen d'avoir l'abbaye du Landaye dans le voisinage de cette madame de La Hillière, et c'est de là que vint la connoissance. Elle en étoit folle. Il étoit le maître de tout, et elle lui donnoit tout ce qu'il vouloit. Ses fils, dont l'un étoit mestre-de-camp d'un régiment d'infanterie, et d'Amboise, qui l'étoit aussi, se résolurent de se défaire de M. l'abbé. Ils étoient d'autant plus irrités que le galant homme s'étoit vanté que la vieille lui livreroit une jeune fille fort jolie qu'elle avoit. Un soir, ils l'attrapèrent sur le Pont-au-Double[63]. La Hillière et d'Amboise avoient avec eux quinze ou vingt de leurs soldats; ils n'osèrent le jeter dans la rivière, mais ils résolurent de lui couper le nez, et donnèrent pour cela un couteau à un soldat. L'abbé ne perdit point le jugement, et dit à La Hillière: «Monsieur, c'est vous que j'ai offensé; c'est à vous à me punir, et non pas à vos soldats; que ce soit, je vous prie, de votre main.» La Hillière prit le couteau, mais il n'eut pas l'inhumanité de lui couper le nez, et le galant en fut quitte pour une petite balafre.

DU BURCQ.

Du Burcq est un garçon de Bordeaux, fils d'un trésorier de France, qui étoit riche. Pour son malheur, il s'est mis de tout temps dans la tête qu'il avoit bien de l'esprit et bien du mérite. Dès qu'il fut arrivé ici, il voulut plaider, pour montrer son éloquence, quoiqu'il eût la plus pitoyable voix du monde. Un jour, il commença son plaidoyer par ces mots: «Messieurs, à juger par les apparences, qui ne prendroit Jésus-Christ pour un imposteur, les apôtres pour des séducteurs et la Vierge pour une femme de mauvaise vie?»

Son père avoit soin des affaires de madame d'Aiguillon, en Guyenne; cela fut cause qu'elle lui fit donner la présentation au parlement de Bordeaux du comte d'Harcourt pour gouverneur de la province. Elle et madame Du Vigean voulurent voir ce qu'il avoit fait, et, en un endroit, elle avoit mis: Cui bono. Je ne sais comment elles y avoient pu rien comprendre, car quand il montra son ouvrage à M. Conrart, ce ne fut que par lambeaux, non que ce ne fût l'ouvrage entier, mais il étoit écrit par-ci par-là sur des chiffons de papier; cela réussit de sorte qu'il n'y eut que son père qui en fut content.

C'est le plus gascon de tous les hommes. Il pria Conrart de le mener chez Patru: «Bien, lui dit l'autre, j'aurai un carrosse (ni l'un ni l'autre n'en avoient en ce temps-là).—Oh! j'en aurai un moi, dit-il, et je vous viendrai prendre, car il m'est bien plus aisé qu'à vous. J'en sais un dont je dispose absolument.» Devinez quel carrosse c'étoit, dont il disposoit absolument. C'étoit celui de mon père, qui en avoit assez affaire. Et voyez la discrétion de cet homme: il le lui emprunta un dimanche, et il fallut remettre au carrosse des chevaux qui venoient de Charenton; il ne le put avoir qu'à cinq heures. Il va quérir Conrart, et se mit toujours à la place la moins honorable, afin qu'on crût que le carrosse étoit à lui.

Pour se vanter en Gascogne qu'il avoit traité les beaux esprits, il convia Conrart, Patru et Darbo à dîner. Ils prirent jour après en avoir été pressés un mois d'avance. Le pauvre M. Conrart arriva tout en eau, tant il s'étoit hâté d'aller à une affaire importante, afin de ne pas manquer à ce beau repas. Les voilà tous. Il n'y avoit rien de prêt. Ils dînèrent d'une soupe de la vierge Marie, dont le diable avoit emporté la graisse, et d'un misérable chapon, sec comme du bois, qu'on alla quérir à la rôtisserie.