Ce 23 octobre 1659.
«Nous avons vu le marquis de Sourdis céans; si M. le comte de Maure se récria du portrait que j'en fis il y a quinze jours, ce n'est rien de le peindre de mémoire, il en faut faire un sur l'original. Vous savez, madame, qu'il n'y avoit pas trois semaines qu'il étoit parti de Paris, dimanche qu'il arriva céans le matin. Il a donc vu quatre de ses maisons, Amboise, Tours, des religieuses proche de Tours; affermé et rehaussé des terres, vendu des hauts bois[69], gagné (cela entre nous) cent mille francs sur le marché avec le Roi; mais, s'il vous plaît, n'en dites rien. Il a bâti en deux maisons, abattu à Amboise, ordonné des levées de la rivière de Loire, avancé pour cela son argent, fait sa provision de vin, de bougie, et enfin tant de choses que reçu de l'argent m'échappe de la mémoire, aussi bien que quelques légers arbitrages. Vous croyez donc, madame, qu'à tout cela et n'être que deux jours en chaque lieu, il n'a pas eu de temps de reste, excusez: il a fait un roman, vers, prose, aventures. Je vous ai souhaitée à la lecture qu'il en fit, car rien n'est pareil à un homme âgé et veuf qu'il décrit, dont toute la contrée est dépendante par la considération de son âge et de ses richesses. Sa femme est morte d'une maladie incurable, et, dès son vivant, chacun songeoit à l'épouser. Il le fait amoureux d'une personne qui se marie en diligence sans qu'il en sache rien. Cela est plaisant à nous qui savons l'histoire de madame Le Coigneux[70]. Mais lui se remarie à une personne représentée comme vous ou madame de Rambouillet. Ce n'est qu'une des dix ou douze histoires de ce roman.
«De la même plume il prend un autre portefeuille, et a écrit même un traité de la grâce, un de la médecine, et quelqu'autre de la physique. Dans le carrosse il fait des devises avec D. André, lesquelles mon ignorance ne connut que pour emblêmes très-chétives. Je m'enhardis de le lui dire; il en convint, mais disant qu'elles étoient meilleures ainsi qu'autrement pour mettre sur les cheminées.
«Vous ne vous étonnez pas s'il ne m'a pas demandé comme je me portois, ni dit un mot de ma maladie en sorte quelconque. M. l'évêque d'Orléans et M. d'Entragues dînèrent céans comme lui. Il arriva trois heures avant eux, et coucha céans deux nuits; les deux autres n'y firent que dîner. Ce fut pour traiter du raccommodement avec Monsieur[71] que je ne vois pas si aisé à cause des gens qui l'approchent, et qui ont des vues d'en éloigner le marquis de Sourdis, pour profiter de quelques-unes de ses dépouilles. Mais il vivra long-temps, quoique je l'aie trouvé aussi changé qu'il m'a pu trouver changée, s'il y a regardé; mais il y a lieu d'en douter, ne m'en ayant pas dit un mot. D. André m'en voulut parler, il coupa le discours pour dire ce qu'il avoit dans sa tête. Vous le connoissez assez bien, et ne vous étonnez donc plus, ni moi aussi, s'il ne vous a jamais parlé de votre raccommodement avec M. le cardinal, et de tout ce qui s'en est suivi; car à la quantité de choses qui lui passent dans la tête, rien ne peut y demeurer assez de temps pour passer au cœur; les frivoles bouchent le passage aux sérieuses.»
BOUTARD.
Boutard, dont nous avons parlé dans l'historiette de Gombauld, est de Chartres; c'est un petit homme qui a un fort grand nez, mais il a la langue encore plus longue. Il disoit un jour que dans sa famille ils aiment tous à parler, et faisoit un conte d'une de ses tantes qui, étant au sermon, et voyant que le prédicateur ne pouvoit trouver le nom d'un instrument à cultiver la terre, et qu'il avoit dit plusieurs fois une...., une....., se leva enfin, et dit: «Là, là, mon père, n'annonez point tant, c'est une pioche.—Une pioche donc, dit le père, puisque pioche y a. Nous l'eussions bien trouvée sans vous.» Cela me fait souvenir d'un miroitier de Châlons, qui entendoit un sot prédicateur qui, faisant le panégyrique de saint Étienne dans l'église de ce saint, disoit: «Où mettrons-nous ce protomartyr? A la dextre, ou à la senestre de Dieu, etc.—Mettez-le en ma place, s'écria le miroitier, aussi bien suis-je las d'y être,» et il s'en alla. Le chapitre de saint Étienne, par calomnie ou autrement, tint cet homme quatre ans en prison, et, pour l'en tirer, il le fallut déclarer fou.
Boutard est un homme à faire peur aux gens. Vous avez vu la méchanceté qu'il fit à Gombauld[72]. Il étoit plaisant; il n'y avoit que lui qui se divertît de l'Académie de la vicomtesse d'Auchy[73]; il harangua le jour du mardi-gras dès l'escalier; feignant d'avoir rencontré quelqu'un de la compagnie, il entre dans la chambre tout en parlant, se sied sans cesser; il y avoit un gros quart d'heure qu'il haranguoit sans qu'on s'aperçût qu'il haranguât: il traita des diverses façons de cracher; il en trouva cinquante-deux, dont il fit la démonstration aux dépens du tapis de pied de la vicomtesse.
Il s'étoit si bien accoutumé à prendre des lavements qu'il n'alloit point où vous savez sans cela, ou du moins bien rarement. Il avoit un certain laquais qu'il vouloit chasser: «Ah! monsieur, lui dit ce garçon, si vous saviez combien je vous ai épargné d'argent, vous ne me chasseriez pas! car souvent j'ai fait mes affaires dans votre bassin, afin que vous crussiez que vous aviez fait quelque chose; et, ainsi, je vous ai sauvé bien des clistères.»
Il fut secrétaire de M. de Fontenay-Mareuil[74], en l'ambassade de l'Angleterre. On l'accusoit d'avoir, là et ailleurs, fait quelques petites gaillardises: il étoit avare, et, dès qu'il vit Paris bloqué, lui qui est garçon, il se défit d'une partie de ses valets. Je trouve cela bien inhumain. Il est aujourd'hui président des trésoriers de France à Montpellier; c'est quelque charge nouvelle, je pense qu'il y a de la maltôte à son affaire. Il demeure, nonobstant cette charge, à Paris; je crois qu'il cherche à la vendre.