Ce beau garçon nuisit peut-être à Costar, et par réflexion à son maître. L'évêque du Mans, celui à qui le feu Roi avoit eu l'audace de donner cet évêché sans en parler au cardinal de Richelieu, étant mort, en 1648, plusieurs y prétendirent. L'abbé de Lavardin en fut un: les habitants le demandoient, à ce qu'on dit, parce que c'est un homme d'une des meilleures maisons du pays, et le peuple a toujours de la vénération pour ceux qui le mangent. Lui, outre cela, prétendoit cet évêché quasi par droit de succession, à cause que son oncle l'avoit eu; et c'est à cause de cela qu'il ne le lui falloit pas donner, car son oncle y a vécu avec toute sorte de libertinage. Or, quand l'abbé en parla à M. Vincent[85], alors chef du conseil de conscience de la Reine, M. Vincent lui dit qu'il avoit tort de penser à l'épiscopat; que sa vie n'étoit pas dans l'ordre, et qu'il avoit chez lui un M. Costar, qui étoit un s........, et qui faisoit profession d'impiété et d'athéisme. Ce fut pour cela que Costar s'en alla à Angers, sous prétexte d'un mariage dont il se mêloit. Pour l'humeur italienne, on l'en a toujours un peu accusé; pour le reste, je n'en ai rien ouï dire. L'abbé ne se rebuta point: il fit la cour trois mois durant à M. Vincent, et disoit tous les jours la messe à Saint-Lazare. Cet homme ne se rendoit point, et lui dit un jour: «Allez, vous avez fait un cours d'athéisme avec votre Costar.» L'abbé lui dit à cela: «Monsieur, je vous prie d'envoyer chez moi saisir tous mes livres et tous mes papiers, et vous verrez si vous trouverez que j'aie noté à la marge aucun passage qui sente l'athéisme, ou qu'il y ait rien de tel dans ce que je puis avoir écrit.» Cela dura depuis le mois de mai jusqu'à la Saint-Martin, que M. le coadjuteur[86], Martineau, chantre de Notre-Dame, nommé évêque de Bazas, feu M. de Senlis (mais il ne s'y trouva pas), et le pénitencier de Notre-Dame, qui étoient du conseil de conscience, eurent ordre d'examiner si l'abbé de Lavardin n'étoit point athée, et si on pouvoit en conscience lui donner un évêché. Martineau et le pénitencier furent d'avis que, pour le scandale que cela avoit causé, on ne le fît point évêque cette fois, et qu'il seroit ridicule de faire évêque un homme dont on a douté qu'il fût chrétien. Mais le coadjuteur l'emporta, et gronda fort le père Vincent de ce que, par le rapport qu'il fit dans l'assemblée, il ne se fondoit que sur ce qu'un homme de condition, qui ne vouloit pas être nommé, avoit dit à un évêque, qui ne vouloit pas être nommé non plus, que l'abbé de Lavardin étoit indigne de l'épiscopat. En effet, il ne faudroit à ce compte-là qu'un ennemi pour perdre un homme de réputation[87]. Ce M. du Mans, pour imiter, dit-il, ses ancêtres, s'est mis à tenir table; mais à sa propre table les gens se moquent de lui. L'abbé d'Effiat un jour avoit des tablettes et écrivoit: Première plaisanterie de M. du Mans; Seconde plaisanterie de M. du Mans. Lui en rit, car il ne voit pas qu'on le raille. Chez le Roi quelqu'un demanda d'où venoit le mot de prélat; M. du Mans donne dans le panneau et étale ses éruditions. Nogent, quoique méchant bouffon, les mena battant d'une façon pitoyable.

Pour revenir à Costar, il a quelquefois des raffinements assez bizarres. Il dit qu'il se fit durer la fièvre-tierce six mois, parce qu'au sortir de l'accès il avoit des rêveries agréables. Plusieurs ont remarqué cela aussi bien que lui; mais je ne pense pas que personne se soit encore avisé d'une volupté semblable. Pour ses ouvrages, avant la Défense de Voiture, il n'avoit fait que des lettres qu'il n'a pas publiées. C'est un esprit encastelé[88]; mais on ne peut pas dire qu'il n'écrive pas bien à tout prendre. Je lui ai vu montrer avec un plaisir étrange une lettre par laquelle il remercioit M. Servien de l'emploi de secrétaire qu'il lui offroit lorsqu'il croyoit aller en ambassade auprès du Saint-Père; mais la Défense de Voiture est, sans comparaison la meilleure chose qu'il ait faite et qu'il fera; ce n'est pas que Girac et lui ne se trompent tous deux, car Girac accuse Voiture de choses dont il ne le devroit point accuser, comme de libertinage, et d'avoir écrit la lettre de la Berne[89] et celle du Valentin[90]. Il pouvoit dire, car il prétend qu'il n'a écrit cette lettre que pour Balzac seul, et point pour la faire courir comme a fait Costar, qu'où Voiture badinoit, il étoit inimitable; que son sérieux ne valoit pas grand chose, et qu'à tout prendre il n'écrivoit nullement juste. Costar veut tout défendre, et prend le style sérieux de Voiture pour le style sublime. Cependant la pièce est fort agréable, en ce qu'elle berne Balzac d'un bout à l'autre, qui étoit un des hommes du monde qui avoit donné autant de prise sur lui; ce n'est pas que ce soit une infamie à Costar d'avoir baffoué un homme qu'il avoit baisé au cul. On voit dans la préface que Girard a mise au-devant des Entretiens de Balzac, la preuve de ce que je dis. Costar, voyant le succès qu'avoit eu ce livre, en donna un second qu'il appela les Entretiens de M. de Voiture et de M. Costar; il y a furieusement de latin et bien des bévues, car il prend souvent martre pour renard[91]; et ma foi cela n'est bon que pour faire mieux entendre les lettres que Voiture lui a écrites. Il fait là-dedans le docteur, et il se trouve que Voiture entend tout autrement bien les auteurs que lui, et se moque de lui en plus d'un endroit, sans qu'il s'en aperçoive ou qu'il en ose rien témoigner. Girac a répondu à Costar, et il n'y a déjà que trop de volumes.

Costar s'avisa, en publiant la Suite de la Défense de Voiture, d'écrire à M. le chancelier une lettre qui commence ainsi: Monseigneur, si vous n'étiez le grand-prêtre de Thémis et le souverain sacrificateur des Muses, etc. M. Gaulmin[92], qui étoit présent, lui dit: «Monsieur, si vous n'y prenez garde, il vous fera bientôt chanter messe.» Il écrivit aussi au feu premier président, et il y avoit en un endroit: «Monseigneur, que vous êtes beau!» Le premier président, qui ne jugeoit pas trop mal, montrant cela à Bois-Robert, lui dit: «S'en délecte-t-il? est-il du métier?—Oui, oui, dit l'autre.—Il faut donc, reprit-il, que je prenne garde à moi désormais; je n'eusse jamais pensé qu'on me dût traiter de beau!» Toute l'Académie s'en moqua, car on y montra cette lettre au chancelier; et Bois-Robert, pour achever Costar, se mit à lire cette lettre dont j'ai parlé dans son historiette, et il leur disoit, en un endroit qui étoit un peu malin: «M. le maréchal de Schomberg et M. le maréchal de Gramont, qui sont infatués de la Défense de Voiture, veulent que j'ôte cela et encore cela: me le conseillez-vous, messieurs?—Gardez-vous-en bien, lui dirent-ils.—Ma foi, je l'enverrai donc, dit-il, comme la voilà.»

Sur cette Suite de la Défense de Voiture, Costar pria Conrart de lui dire son avis. L'autre lui écrivit que tout le monde étoit scandalisé de ce qu'il déchiroit M. de Balzac, car cette fois il lève le masque et ne raille plus, et aussi de traiter si mal M. de Girac sur une chose où il n'y avoit motif. C'est sur je ne sais quel passage. Costar lui répondit en colère qu'on avoit bien raison de lui avoir donné avis qu'il étoit plutôt pour Girac que pour lui. Conrart, qui a toujours de la bile de reste, monte sur ses grands chevaux; Costar cale la voile, et lui demande pardon.

Girac, dans une réponse qu'il faisoit imprimer contre Costar, en 1658, avoit mis trois ou quatre lettres de Costar assez impies. Courbé, sottement, comme il est l'imprimeur des deux adversaires, communiquoit à l'un et l'autre tout ce qu'il imprimoit. Costar, voyant cela, fait saisir l'impression, et au Châtelet il fut dit que n'étant point question d'accuser le sieur Costar d'impiété, défenses étoient faites d'imprimer le livre qu'il ne fût mis en l'état qu'il devoit être. Costar se sert de la main de Pauquet[93], de sorte qu'on ne sauroit prouver que ces lettres sont de lui. Il y en a une où il dit qu'il veut sacrifier à une religieuse, et joue sur tous les endroits de la messe. Voilà Courbé puni comme il le méritoit.

Girac a trouvé que Costar, qui le railloit de n'être que fils d'un conseiller d'Angoulême, étoit, comme chacun sait, fils d'un chapelier, et petit-fils d'un gadouard. Dans le premier volume de ses lettres, car quoiqu'il ne se vende point, il en fait imprimer un second, il y en a une (c'est la dernière) où il parle assez mal de la Pucelle; cependant M. Chapelain, lâchement, lui écrit tous les ans dix ou douze fois.

Le cardinal Mazarin, quand il est assez mal pour ne pas songer aux affaires, se fait lire, pour se divertir, les lettres que Costar lui a écrites.

Notre homme avoit si bien su traiter Colbert quand il alloit et revenoit de Mayenne, qu'il le recommandoit au procureur-général[94], et, par ce moyen, il avoit douze cents écus comme historiographe. Rose[95] lui avoit valu cinq cents écus de pension, en faisant goûter au cardinal la Défense de Voiture. Il mourut à l'âge de soixante ans[96] dans de grandes douleurs, car sa goutte étoit remontée, mais assez philosophiquement. Il fit tout le bien qu'il pouvoit faire à Pauquet; il lui laissa dix mille écus avec sa prébende du Mans[97]. Pour le reste, aussi bien que pour cela, M. du Mans a suivi la volonté du défunt: il avoit soin de l'éducation du petit de Lavardin; il menoit une vie assez douce au Mans.

La comtesse de La Suze dit que Costar est le plus galant des pédants, et le plus pédant des galants.

MADAME DE CAVOYE.