LA PRÉSIDENTE DE POMMEREUIL.
Bordeaux, aujourd'hui intendant des finances, a quatre filles: l'aînée, qui est celle dont nous parlons, eut ordre du père de regarder Fromont, qui est mort, l'un des secrétaires des commandements de M. d'Orléans, comme un homme qui seroit son mari. Après, tout d'un coup, Bordeaux change d'avis, et tombe d'accord d'articles de mariage avec Pommereuil, président au grand-conseil, qui étoit veuf nouvellement. Il le mène à la campagne, et, en badinant avec sa fille, il lui fait signer des articles, et après il lui déclare que c'est tout de bon. Pommereuil, car l'un et l'autre ne doutoient pas qu'elle ne fût engagée d'affection avec Fromont, avoit porté des perles, etc. Elle les refusa, et lui déclara qu'elle ne l'aimeroit jamais: elle se jeta aux genoux de son père; mais en vain. On les maria la nuit. Elle ne vouloit pas dire oui, car elle espéroit que Fromont viendroit l'enlever; mais quand elle vit l'heure passée, de dépit, elle dit oui. D'autres disent que le père lui donna un soufflet pour le lui faire dire. Quoi que c'en soit, son mari et elle firent un terrible ménage. Elle ne revenoit avec sa sœur de Cossigny qu'à cinq heures du matin; et lui, qui avoit fait enrager sa première femme, trouvoit bien à qui parler. Il y eut bien des galanteries, et, au bout de dix ans, ils se séparèrent.
BEZONS[117].
.... Bazin, seigneur de Bezons, est fils d'un trésorier de France, et petit-fils d'un médecin de Troyes, qui étoit de basse naissance. Sa mère étoit Talon. C'est un petit homme tout rond, et joufflu comme un des quatre vents, et aussi bouffi d'orgueil qu'il y en ait au monde, et qui se prend autant pour un autre. Étant avocat, mais ce n'étoit qu'en attendant quelque charge d'avocat-général, car il a toujours eu de l'ambition, il se fit je ne sais quelle société au faubourg Saint-Germain, où l'on avoit la comédie quelquefois. Un jour, ce petit monsieur qui en étoit, à tout bout de champ venoit sur le théâtre, ordonnoit, décidoit, parloit aux comédiennes, et faisoit furieusement l'empressé... Des gens de la cour qui étoient là demandèrent qui il étoit. Quelque femme assez simple, pensant accoucher de gros, leur dit: «Messieurs, c'est M. de Bezons.—Ah! ah! dirent-ils tout haut, le nom est aussi plaisant que l'homme;» et le bernèrent tout leur saoul. Ce petit monsieur traita après de la charge d'avocat-général au grand-conseil, et avoit mis le siége devant la présidente de Pommereuil, pour parler comme Charleval[118], qui datoit du camp devant une telle, quand l'abbé de Retz s'y attacha. Pour ne pas effaroucher le président, on trouva à propos de ne se pas défaire de Bezons, afin que le mari crût que c'étoit cet homme-là, et non l'abbé, qui en contoit à sa femme. Quelque temps après on parla de le marier avec une parente proche de M. Conrart qui, s'informant de lui à Patru, lui demanda, entre autres choses, s'il étoit vrai qu'il eût tant d'attachement à madame de Pommereuil. «Que cela ne vous mette pas en peine, dit Patru, je vous promets qu'il ne tient à rien de ce côté-là.» Le voilà marié sur la parole de Patru, qui répondit qu'il avoit certainement quarante mille écus de biens. Il fallut, au bout d'un an, parler à la présentation d'Hocquincourt à la charge de grand-prévôt. Notre petit homme, qui ne sait rien, y étoit bien empêché. Conrart et lui vont trouver Patru qui, sur l'heure, dressa une harangue qui fut le lendemain en état d'être prononcée. Conrart, par cabale, comme j'ai dit ailleurs, voulut faire son allié de l'Académie[119]; Patru fit encore le compliment ou la petite harangue qu'on a accoutumé de faire quand on est reçu, et la fit devant eux deux; ce que je ne conçois pas, car, pour moi, quoique je n'aie pas plus de peine qu'un autre à composer, je ne pourrois pourtant rien produire si je n'étois seul, et, en cette rencontre, je serois un peu greffier de Vaugirard. Mais voici une chose qui m'étonne bien plus, c'est que ce petit homme eut l'insolence de lire ces deux pièces comme siennes, en présence de Patru, même chez le premier président de la cour des Aides. Patru m'a dit: «Mon ami, j'en étois déferré moi-même.» On en fit une à M. le chancelier protecteur. En ce temps-là Bezons disoit: «J'ai la place de M. le chancelier, je lui succède.—C'est bien, lui dit Patru, c'est signe que vous lui succéderez aussi un jour en celle de chancelier.» Une fois il disoit: «Si je n'eusse été hier à l'Académie, le plus sot avis du monde eût passé.» Un jour il dit à M. Conrart, parlant d'un docteur de Sorbonne, nommé d'Autry, qui avoit été précepteur de M. Talon: «Le bon homme a demandé en grâce qu'on l'enterrât dans notre chapelle. Vous savez bien, ajouta-t-il, comment cela s'entend; c'est-à-dire d'être enterré à nos pieds.—Oui, dit Conrart, comme Bertrand Du Guesclin aux pieds des rois de France.»
Vous avez vu quelles obligations il avoit à Patru; cependant il fut cause que M. de Rohan-Chabot ne lui donna pas la première cause de l'affaire contre Tancrède, disant qu'il avoit la voix pitoyable (il ne l'a que foible). Véritablement il l'a belle, lui qui ne sauroit prononcer un r, et qui semble avoir toujours la bouche pleine de bouillie. Pour ne rien dire de pis, je ne saurois croire que ce fût par envie; car il faut quelque espèce d'égalité pour cela. Conrart disoit que, s'il eût fait cela avant que d'épouser sa cousine, il auroit rompu le mariage. Il vendit sa charge, et, par le crédit de son oncle Talon, il eut un brevet de conseiller d'État, et ensuite je ne sais quelle intendance de Soissons; or, il faisoit si fort l'entendu, que Patru l'appeloit le Roi de Soissons. Une fois il fut diablement relancé chez M. Du Puy. «J'ai trouvé, disoit-il, à mon retour de mon intendance[120], les maximes toutes changées; car on dit que nos biens ne sont point au Roi.—On ne l'a jamais dû dire autrement,» dit brusquement M. Du Puy l'aîné, qui le traita d'ignorant et de suppôt de tyrannie. Il eut ensuite l'intendance de l'armée de Catalogne, et après, celle de Languedoc où il est encore. Dans la régence, nous parlerons de ses fredaines et de ses méchantes plaisanteries.
SALOMON-VIRELADE[121].
Il faut accoupler Salomon à Bezons: ils ont été tous deux compagnons à la charge d'avocat-général du grand-conseil, et reçus en même temps à l'Académie, Arcades ambo. M. Chapelain le fit recevoir, disant qu'il falloit mettre des gens de qualité. A la vérité, il est fils d'un conseiller au parlement de Bordeaux; mais il n'est pas d'une fort bonne famille[122]. Si ce que disoit M. Chapelain eût été véritable, il falloit mettre à l'Académie M. d'Usez et M. de Montbazon[123]. Il voulut faire accroire gasconnement que M. le chancelier l'en avoit pressé terriblement, et ce fut lui qui l'en pressa. Ce garçon n'étoit point mal fait, mais il étoit et est encore un grand fat. Dès qu'il fut ici, il voulut se faire auteur: il débuta par faire imprimer des vers latins sur la naissance du Roi, et un méchant Benedicite en vers françois, où il y avoit, entre autres sottises, que les montagnes sont les mamelles de la nature, et que les rivières et les fontaines couloient d'argent potable; et il se trouva qu'il avoit volé cette belle pièce à un moine de son pays qui la réclama à corps et à cris, comme un grand joyau. Non content de cela, il adressa à M. Grotius, alors ambassadeur de Suède en France, qu'il ne connoissoit point, un discours[124] auquel il avoit fait un mauvais commencement et une mauvaise fin; mais le reste étoit de Balzac. Là, il parloit à M. Grotius comme à son ami familier, et Grotius disoit qu'il ne le connoissoit point. Quand Ménage étoit après à entrer chez l'abbé de Retz, «Il faudra, lui dit-il, que nous fassions cela pour vous.» Et depuis il fut assez sot pour aller prier Ménage de le présenter à l'abbé de Retz. Ménage fut le plus surpris du monde de cette effronterie-là.
Il vouloit épouser madame de Cominges, alors fille[125]; elle étoit de Bordeaux; elle n'en voulut point. Un jour qu'il parloit à Darbo de cette recherche: «Il n'y a plus, disoit-il, que quelques petites difficultés. Mon père n'en a pas trop d'envie, au moins il ne veut pas assez donner. La mère de la fille ne le veut guère, et la fille presque point. Cela sera fait pourtant.» Il parla un an durant d'acheter une charge de maître des requêtes qu'il n'acheta point, et en parlant de ces charges-là, comme s'il en eût eu une, il disoit: «Cela fera enchérir nos charges, cela fera diminuer nos charges.» Enfin il s'en alla à Bordeaux, où il épousa une fille du président de La Lane, veuve d'un vicomte d'Oreillan, de bonne maison du Limousin. Lui acheta la charge de lieutenant-général, et prit le nom de Virelade: c'est une terre. Sa femme est fort laide et fort fardée, le méprise fort, et le fait fort cocu. Cet été, elle étoit à Paris publiquement logée avec un La Nogarède, son galant: elle se mêla de jouer, et perdit ce qu'elle avoit. Virelade, au bout d'un an et plus, vint à Paris, autant pour affaire que pour cela: or, dans l'auberge où il logeoit, il y avoit bien de la jeune noblesse. Quelqu'un d'eux fit une chanson, Quand la baleine arriva, où il y avoit que madame de Virelade avoit la bouche plus grande et le ... plus grand que la baleine. Elle s'en offensa; il y en eut qui prirent son parti. Voilà un appel de quatre contre quatre. Les maréchaux de France les accommodèrent, et la dame avec le mari fut ouïe, et on lui fit satisfaction. Quand elle vint, un page alla dire: «Messieurs, voilà cette dame de la baleine qui est là-dedans.»