Le premier dont elle devint amoureuse fut feu M. de Châtillon, qui fut tué à Charenton; il n'étoit alors que d'Andelot. Elle lui écrivit, et lui donna rendez-vous. Il y va; mais comme c'étoit un inconstant, il la quitta bientôt. Elle qui, comme vous verrez par la suite, étoit plutôt d'humeur à quitter qu'à être quittée, ne trouva point ce traitement supportable, et s'en plaignit à La Moussaye, qui fit leur paix et lui ramena le fugitif. Ensuite elle eut des galants en assez bon nombre. Cependant la subvention de Coulon marchoit toujours. Sévigny[337], Rambouillet ont été de ses amants par quartier. Elle a eu un fils de Méré[338], et un de Miossens[339]. Un jour, au Cours, elle vit que le maréchal de Grammont obligea un homme bien fait, qui passoit à cheval, à se venir mettre dans son carrosse; c'étoit Navailles[340], qui n'étoit pas encore marié: il lui plut; elle lui envoie dire qu'elle seroit bien aise de lui parler à la sortie; bref, elle l'emmena chez elle. Ils soupèrent; après elle le conduit dans une chambre bien propre, lui dit qu'il se couche, et qu'il aura bientôt compagnie. Lui, qui étoit peut-être las, s'endort. Quand elle le vit ainsi, elle alla coucher dans une autre chambre, et emporta les habits de ce dormeur. Le lendemain elle s'en habille, et, l'épée au côté, entre dans la chambre d'assez bonne heure en jurant. Navailles se réveille; il voit un homme qui veut tout tuer: «Ah! monsieur, lui dit-il, je suis homme d'honneur; je vous satisferai; point de supercherie, au nom de Dieu!» Alors elle s'éclate de rire......

Comme Charleval[341] la pressoit de lui accorder ce que vous savez, elle lui dit: «Attends mon caprice.» C'a été son premier martyr; jamais il n'en a pu avoir rien, non plus que Brancas[342]. Mais ce qui m'a le plus surpris, c'a été feu Moreau, fils du lieutenant civil: il étoit fort aimable. Elle l'a toujours bien voulu pour ami; mais il est mort sans en avoir reçu aucune faveur. On a distingué ses amants en trois classes: les payeurs, dont elle ne se soucioit guère et qu'elle n'a soufferts que jusqu'à ce qu'elle ait eu de quoi s'en passer; les martyrs, et les favoris.

Elle disoit qu'elle aimoit bien les blonds, mais qu'ils n'étoient pas si amoureux que les bruns. En 1648 elle fit un voyage à Lyon: les uns disoient que c'étoit pour se faire traiter secrètement de quelque incommodité; je ne crois cependant pas qu'elle ait jamais eu de mal; les autres, par fantaisie. On a dit que ce fut pour Villars Orondate, depuis ambassadeur en Espagne, et qu'elle fit le voyage en poste comme un courrier, et point en chaise, comme on a fait depuis: elle étoit déguisée en homme. Elle disoit que c'étoit à dessein de se retirer. En effet, elle se mit dans un couvent. Là, le cardinal de Lyon[343] devint un peu amoureux de sa belle humeur, et fit quelques folies pour elle.

Un frère de Perrachon[344] en fut transpercé de part en part; et, sans lui rien demander, la pria de trouver bon qu'il la vît quelquefois, et qu'il lui donnât une maison qui pouvoit bien valoir huit mille écus; mais comme après il en prétendit des choses qu'elle ne lui vouloit pas accorder, un beau matin, car elle n'est point intéressée, elle lui rendit sa donation.

De retour, elle se met dans la tête de ne s'abandonner absolument qu'à ceux qui lui donneroient dans la vue; elle alloit au-devant, le leur disoit ou le leur écrivoit. Elle eut Sévigny, tout marié qu'il étoit, trois mois ou environ, sans qu'il lui en ait rien coûté qu'une bague de peu de valeur. Quand elle en fut lasse, elle le lui dit, et mit Rambouillet en sa place pour trois autres mois. Elle lui écrivit en badinant: «Je crois que je t'aimerai trois mois; c'est l'infini pour moi.» Charleval y ayant trouvé ce jouvenceau, s'approcha de l'oreille de la belle et lui dit: «Ma chère, voilà qui a bien la mine d'être un de vos caprices.» Depuis on appelle ses passants ses caprices, et elle disoit: «Par exemple, j'en suis à mon vingtième caprice,» pour dire à mon vingtième galant. Durant sa passion, personne ne la voyoit que celui-là; il alloit bien d'autres gens chez elle; mais ce n'étoit que pour la conversation et quelquefois pour souper, car elle avoit un ordinaire assez raisonnable. Sa maison étoit passablement meublée, et elle avoit toujours une chaise fort propre.

Vassé succéda à Rambouillet. Elle reçut de celui-là parce qu'il étoit fort riche: il ne laissa pas de payer encore quand son temps fut fait; mais comme Coulon et Aubijoux, il ne la touchoit que quand la fantaisie en prenoit à Ninon.

Fourreau, gros gars, fils de madame Larcher, qui n'a qu'un talent, c'est de se connoître admirablement bien en viande, étoit comme son banquier; elle tiroit sur lui des lettres de change: M. Fourreau paiera, etc. On croit qu'il n'en a quasi rien eu.

Charleval, un M. d'Elbène et Miossens ont fort contribué à la rendre libertine. Elle dit qu'il n'y a point de mal à faire ce qu'elle fait, fait profession de ne rien croire, se vante d'avoir été fort ferme en une maladie où elle se vit à l'extrémité, et de n'avoir que par bienséance reçu tous ses sacrements. Ils lui ont fait prendre un certain air de dire et de trancher les choses en philosophe; elle ne lit que Montaigne, et décide de tout à sa fantaisie. Dans ses lettres, il y a du feu, mais tout y est bien déréglé. Elle se fait porter respect par tous ceux qui vont chez elle, et ne souffriroit pas que le plus huppé de la cour s'y moquât de qui que ce soit qui y fût.

Coulon et elle se brouillèrent (1650) parce qu'elle quitta le Marais pour le faubourg Saint-Germain, où logeoit Aubijoux. Feu le petit Moreau, fils de la lieutenante civile, en étoit alors furieusement amoureux; il étoit devant elle comme devant la Reine: il payoit, mais on ne sait s'il vivoit avec elle. J'ai ouï dire à des voisins que son laquais lisoit toujours le billet de son maître en entrant chez la demoiselle, et la réponse de la demoiselle après en sortant. Elle disoit un jour à Rambouillet: «Dites-moi, un tel est-il beau? car j'ai grand besoin de ragoût.» Elle faisoit cela assez en honnête personne, car elle n'en prenoit jamais trop et ne se hasardoit que rarement à devenir grosse.

Le carême de 1651, des gens de la cour mangeoient gras chez elle assez souvent; par malheur on jeta un os par la fenêtre sur un prêtre de Saint-Sulpice qui passoit: ce prêtre alla faire un étrange vacarme au curé, et, par zèle, ajouta, comme une vétille, qu'on avoit tué deux hommes là-dedans, outre qu'on y mangeoit de la viande tout publiquement. Le curé s'en plaignit au bailli[345], qui étoit un fripon. Ninon, avertie de cela, envoie M. de Candale et M. de Mortemart parler au bailli, qui leur fit civilité.