Madame de Nouveau est la plus grande folle de France en braverie. Pour un deuil de six semaines, on lui a vu six habits; elle a eu des jupes de toutes les couleurs tout à la fois. Qu'on la prie de montrer celle qu'elle a: «Ah! dit-elle, c'est la moindre; ma verte est débordée, on met des points de soie à ma bleue, le brodeur refait quelque chose à ma jaune, la ceinture de mon incarnate est défaite.» Une jupe de toile d'or avec quatre grandes dentelles, ce n'est qu'une petite jupe: «Ne vous amusez pas à cela, disoit-elle, mais regardez mon velours, car il est divin.» Et tout le jour elle ne parlera d'autre chose. Une vanité la plus impertinente qu'on ait jamais vue: «Mademoiselle de Chevreuse et moi, disoit-elle, nous donnerons les violons tour à tour.» Elle dit une fois que la Reine lui avoit dit en amie qu'elle ne tînt plus table, qu'il n'y avoit plus qu'elle qui fît cette dépense: «Aussi ne la tiens-je plus. Pourtant Miossens (et quatre ou cinq autres qu'elle nommoit) ont dîné chez moi; mais je n'appelle pas cela du monde[359].» Etant grosse, on retint deux nourrices, de peur d'en manquer. Une fois elle ne voulut pas prendre un laquais parce qu'il étoit laid, et que si elle devenoit grosse, il y auroit du danger à le regarder. «Voire, répondit ce laquais, et ne voit-elle pas tous les jours son mari?» Ruvigny dit, quand cet homme eut le cordon bleu, que depuis cela ses coutures paroissoient une fois davantage.
Ce n'est pas tout: elle prit une intendante de sa santé; c'étoit une madame Convers, femme d'un commis au grenier à sel de Châteaudun; on en a un peu médit autrefois. Cette femme lui dit ce qu'il faut qu'elle fasse pour se bien porter; peut-être la sert-elle aussi en ses amours. Elle s'éprit un peu de Jeannin[360], trésorier de l'épargne; mais Jeannin lui avoit fait un peu faux bond, et en contoit à Guerchy. La dame en inquiétude alla voir madame de Chalais[361]; et, l'ayant mise sur le discours de son frère: «A propos, dit-elle, on m'a dit qu'il en vouloit à mademoiselle de Guerchy.—Eh! vraiment il n'y songe pas; il est un peu rouillé; il n'a écrit il y a long-temps; puis à la cour on se moque tant de ces gens de la ville.—Ce n'est pas que je m'en tourmente; car quel intérêt y ai-je? Ma foi, je suis bien folle de vous parler de cela.» Jeannin eut sur ses doigts à son tour; car, comme il se rapprochoit, le comte Du Lude vint à la traverse qui l'emporta sur l'autre de grande hauteur; mais par malheur il laissa tomber un billet où, pour toutes jolies choses, elle lui mandoit qu'elle avoit une espèce de perte de sang. On en fit une telle guerre au galant qu'il ne savoit où se mettre. Jeannin remonta enfin sur sa bête; il se logea tout contre, et y mangeoit tous les jours, jusque là qu'elle faisoit attendre à servir qu'il fût venu; c'étoit le meilleur ami du mari. On tient toujours une table admirable là-dedans, mais on dit que Nouveau emprunte de tous côtés. Jeannin tient table aussi et a d'autres amourettes.
MADEMOISELLE DE SALLENAUVE.
Mademoiselle de Sallenauve étoit une demoiselle de Champagne qui n'avoit ni père ni mère, et rien qu'un frère; elle pouvoit avoir quarante mille écus de bien. Saint-Etienne, fils du gouverneur de Château-Renault, l'enleva de Reims, où elle étoit chez ses parents. Il prit le temps qu'elle alloit à la messe et l'heure qu'il n'y a guère de gens par les rues. Ce n'étoit point de son consentement; mais on dit que, dès qu'ils furent hors des faubourgs, elle s'apprivoisa avec lui. Il étoit assez adroit auprès des femmes; on dit qu'elle ne le trouva pas vigoureux. Il la mena à Château-Renault: il croyoit obliger son père à lui donner du bien en se mariant; mais le père ne le voulut jamais.
Quand M. le Prince alla en Champagne pour mener des troupes au maréchal de Guebriant en Allemagne, Saint-Etienne lui demanda sa protection; Arnauld étoit son parent ou son ami. M. le Prince la lui accorda[362]. Elle fut assez long-temps entre ses mains: enfin elle s'en lassa. Cet homme ne manquoit pas d'esprit, mais il n'étoit pas trop sain, et n'étoit brave ni en guerre ni en amour. Il faut bien qu'elle y ait trouvé quelque chose à refaire, puisqu'après tout le bruit que cela a fait, elle n'a pu se résoudre à l'épouser. Saint-Etienne fut enfin obligé de la mettre en religion à Mézières; mais c'étoit chez une des tantes du cavalier. Là, M. le Prince lui parla; elle dit qu'elle vouloit bien M. de Saint-Etienne pour son mari. M. le Prince s'avance. Cependant les parents écrivent à feu M. Le Gras, secrétaire des commandements de la Reine, qui étoit leur allié, et, ayant fait entendre à Sa Majesté qu'il usoit de violence envers cette fille, obtint ordre de la rendre à ses parents. Un de ses oncles, nommé Tuisy, trésorier de France à Châlons, l'alla chercher et la mena aux Cordelières, à Reims. M. le Prince, qui n'étoit pas loin encore, averti de cela, et en colère de ce qu'on avoit fait entendre à la Reine qu'il y avoit eu de la violence, vouloit aller à Châlons se venger des parents de cette fille; il vouloit la faire enlever de Reims. Le lieutenant de ville, c'est comme le prévôt des marchands, qui avoit ordre d'empêcher les gens de M. le Prince de faire aucune violence, mit les bourgeois en armes. M. le Prince en a voulu un peu de mal à ceux de Reims. Là, mademoiselle de Sallenauve apprit que Saint-Etienne devoit beaucoup; cela augmenta l'aversion qu'elle avoit pour lui; mais il s'apaisa quand la Reine, qui n'avoit pas accoutumé de rien faire dans son gouvernement sans lui en donner avis, lui en eut fait quelque espèce de satisfaction, et que la fille eut déclaré qu'elle n'avoit osé dire son sentiment, étant entre les mains de la tante de Saint-Etienne.
Cuile, frère de la demoiselle, fit appeler en vain trois ou quatre fois Saint-Etienne en duel; enfin, ayant su qu'il étoit à Paris, il y vient. Un jour[363] il eut avis que Saint-Etienne n'alloit point sans trois ou quatre de ses amis; il prend donc aussi trois gentilshommes et rôde autour du logis de Saint-Etienne. Là, il apprit que son homme étoit sorti avec un Jésuite dans son carrosse; il le suit; l'autre quitte son Jésuite; Cuile fait arrêter à cinquante pas près, et, seul avec deux épées, va à Saint-Etienne et lui en présente une: Saint-Etienne prit deux pistolets qu'il avoit dans son carrosse; un des laquais de Cuile lui en ôte un, et Cuile lui ôte l'autre; Saint-Etienne crie qu'on l'assassine, et entre dans une maison. Des valets de pied de M. le Prince vinrent à passer par là: c'étoit au faubourg Saint-Germain; ils reconnoissent Saint-Etienne; ils prennent son parti. Cuile et ses amis sont contraints de se sauver à l'Arsenal. Le maréchal de La Meilleraie les reçut fort bien, et alla trouver M. le Prince, qui déclara qu'il ne prenoit nulle part en cette affaire. Aussi ne faisoit-il pas grand cas de Saint-Etienne. On informa, et Cuile ne s'étant point défendu, le bailli du faubourg[364] le condamna par contumace à avoir la tête coupée; Arnauld demanda sa confiscation. Depuis Cuile se défendit, et ne fut plus condamné par le même bailli qu'à cent pistoles; il fit appeler Arnauld, qui ne se voulut point battre. Depuis Saint-Etienne fit encore parler à la fille, qui, contre l'avis de ses parents et de son frère même, n'y voulut jamais entendre. \
En ce temps-là M. d'Etoges, de la maison d'Anglure, qui a épousé une des parentes de mademoiselle de Sallenauve, voyant que cette fille s'ennuyoit dans ce couvent, la mène à Etoges. Elle y étoit depuis un an ou environ, quand un gentilhomme huguenot, peu accommodé, qui n'étoit alors qu'enseigne des gardes de M. de Turenne (il s'appelle aujourd'hui La Berge, et se nommait alors Chalnay), écrivit à Cuile et lui demanda sa sœur en mariage, avec promesse de changer de religion. Cuile répondit qu'il n'avoit point de réponse à faire. Quelque temps après, Chalnay, qui est aussi de Champagne, rencontra à Châtillon-sur-Marne un laquais de Cuile; il sut de lui que son maître devoit y dîner; il va l'attendre sur le chemin; Cuile étoit seul; ils se parlent, se querellent, et entrent dans un bois pour se battre. Comme ils s'alongeoient, une espèce de petite hermine, qu'on appelle bavole, leur passa trois ou quatre fois entre les jambes. «Voilà un mauvais présage pour l'un de nous deux, dit Cuile.—Cela ne signifie rien, répondit l'autre, bon courage, bon courage!» Cuile blessa le premier son homme d'un coup dans le ventre; Chalnay perdoit assez de sang, mais il ne perdoit point cœur, et en se moquant disoit à Cuile: «Ce n'est rien! bon courage, bon courage!» Cuile lui donna un second coup dans l'épaule, et son épée demeura engagée dans les os; cela l'obligea à en venir aux prises; il saisit l'épée de Chalnay à deux mains: Chalnay ne la lâcha point pourtant; il la tint toujours d'une main, et de l'autre s'arracha l'épée de Cuile qu'il avoit dans l'épaule, et l'ayant accourcie, le voulut faire parler. Cuile ne vouloit point demander la vie, et Chalnay lui donna un coup qui lui perça le cœur[365]. Quoique ce ne fût qu'une rencontre, cela passa pour un duel, et le chevalier de Baradas[366] eut la confiscation de Cuile. Quel désordre de n'attendre pas qu'un homme soit condamné! Le chevalier fit entendre qu'il n'avoit demandé la confiscation que pour épouser l'héritière, qui, par la mort de son frère, avoit plus de six-vingt mille écus de bien; il demanda à la voir. Le vicomte d'Etoges, chez qui elle étoit, lui fit dire qu'il seroit le bienvenu. Il y va donc; mais il trouve un corps-de-garde à la porte du château, et on le fit attendre une demi-heure, en hiver, dans une salle sans feu. Le vicomte n'y étoit pas; au bout de ce temps-là madame d'Etoges vint, qui le reçut très-froidement. Mademoiselle de Sallenauve ne vint qu'une demi-heure après, qui fit encore une plus grise mine que sa parente. Il voulut dire quelque chose d'obligeant à la fille, mais elle ne fit pas semblant de l'entendre. Il parla du brevet[367] qu'il lui avoit envoyé, mais sans sa démission. Elle lui dit qu'elle tenoit ce papier pour une chanson, et qu'elle ne savoit ce qu'il étoit devenu. En s'en allant, il lui dit en soupirant: «Mademoiselle, je vois bien que j'ai été trop hardi de vous saluer; mais pour réparer ma faute, je vous baiserai le bas de la robe.» Elle le laissa faire. Elle est fière comme un dragon; elle est petite, mais elle n'est point laide et a quelque chose de vif dans les yeux; elle se pique d'esprit. Baradas disoit que d'Etoges lui avoit joué ce tour-là. Il fallut pourtant renoncer à toutes les belles prétentions, et d'Etoges fit si bien, que le brevet fut révoqué.
Après cela d'Etoges témoigna à la demoiselle qu'il souhaitoit qu'elle épousât son neveu, le fils du marquis de Bourbonne. La demoiselle reçut cette proposition très-froidement, et se retira ensuite dans un couvent à Châlons, où elle voyoit à la vérité tous les jours M. d'Etoges et son neveu de Bourbonne, mais d'une façon peu civile. Cependant elle avoit de grandes obligations à d'Etoges, qui l'avoit prise chez lui en un temps que personne ne se vouloit charger d'elle, et qui avoit pensé être assassiné à Paris par les gens de Baradas. Elle ne vouloit point ouïr parler de Bourbonne, et disoit pour ses raisons qu'il étoit cadet, qu'il falloit donc faire auparavant renoncer l'aîné, qui étoit abbé, à la succession, et qu'il se tînt à ses bénéfices, que M. de Bourbonne[368], le père, lui donnât sa lieutenance de roi de Bassigny, et douze mille livres de rente. Voilà ce qu'elle disoit devant ses parents; mais à ses bons amis elle leur avouoit qu'elle ne pouvoit aimer un homme qui n'avoit point songé à elle tandis que son frère avoit été en vie, quoiqu'elle l'eût vu deux mille fois, et elle donnoit assez à connoître qu'elle eût bien mieux aimé le vicomte de Saint-Souplet, frère de feu madame de Vaubecourt, à cause qu'il l'avoit toujours très considérée.
En ces entrefaites[369], le couvent où elle étoit tombe en nécessité par les désordres de la frontière, et l'abbesse est contrainte de renvoyer presque toutes ses filles chez leurs parents; mademoiselle de Sallenauve se retire donc chez Tuisy, son oncle et son tuteur, qui lui permet de voir M. d'Etoges et M. de Bourbonne une fois la semaine, sans recevoir aucune autre visite. Un jour M. d'Etoges va la voir dans un carrosse à quatre chevaux; et, étant entré dans la cuisine, où elle étoit par hasard, il lui dit, en lui présentant sa fille: «Voilà une parente que je vous amène; je la viens de tirer de religion.» Ensuite étant monté dans une chambre, et les gens s'étant retirés: «Sachez, lui dit-il, ma cousine, que nous sommes las de vos froideurs, et que je ne suis venu ici qu'à dessein de vous enlever.» En disant cela, il tire un coup d'un pistolet de poche qu'il avoit; c'étoit le signal; aussitôt Bourbonne entra avec cinq ou six hommes, qui l'enlèvent à demi évanouie. Mais ayant repris ses esprits sur l'escalier, elle commença à se débattre. On la presse; elle se défend. Enfin, comme la rumeur augmentoit, Tuisy, qui jouoit dans le voisinage, arrive, prend l'épée d'un laquais et en donne dans le ventre à un des chevaux du timon. Là-dessus M. d'Etoges lui porte le pistolet à la gorge, et lui dit qu'il ne l'épargne qu'à cause qu'il est allié.