Un jour Bautru répondit assez plaisamment à Cuprif, l'archidiacre d'Angers, qui lui vouloit faire des réprimandes dans le chapitre, car il étoit chanoine: «Il est vrai, lui dit-il, que vous êtes d'une famille où il y a de beaux exemples à imiter, car vous avez un confesseur à La Haye, une vierge dans la Cité, et un crochet en Grève.» Un Cuprif s'étoit fait ministre en Hollande, une fille avoit été débauchée, et un capitaine, pour avoir volé sur les grands chemins, avoit été roué à Paris.
MAUGARS[132].
Maugars étoit un joueur de viole le plus excellent, mais le plus fou qui ait jamais été. Il étoit au cardinal de Richelieu. Boisrobert, pour divertir l'Eminentissime, lui faisoit toujours quelque malice. Un jour il lui fit donner avis que le prieuré de Cranestroit vaquoit dans l'évêché de Vannes. Maugars le demande; le cardinal, pour rire, lui en fait expédier les provisions. Cela lui donna une haine mortelle contre Boisrobert. Un jour qu'il alloit dans sa chambre pour jouer devant un homme du métier, nommé M. Imbert, et pour un gentilhomme appelé Saint-Val, le chevalier de Puygarrault et Boisrobert le suivirent tout doucement. Dès qu'il les vit: «A une autre fois, dit-il, monsieur Imbert, voilà des visages qui me déplaisent.» Et en disant cela, il met sa viole contre la muraille. Puygarrault, qui avoit un pistolet de poche qu'il avoit apporté tout exprès, prend un petit morceau de papier, le mouille et l'applique sur le ventre de la viole. «Hé, dit-il, je m'en vais voir si je tire si mal qu'on dit.» Maugars se met au-devant: «Quoi! à l'instrument qui divertit le plus grand homme du monde!» Puygarrault laisse la viole et vise au ménétrier. Maugars se sauve derrière un lit; Puygarrault retourne à la viole. Maugars sort. Dès qu'il paroissoit, le chevalier le miroit. Enfin, il fut contraint de jouer. Saint-Val lui conseilla d'appeler Puygarrault en duel: «Oui dà, dit-il, je me battrois; je me sens du cœur, je ne me soucierois pas de mourir. Mais si quelqu'un de ces doigts étoient coupés, ce pauvre homme (il entendoit le cardinal) ne pourroit plus vivre. Il se faut conserver pour lui.» Cependant Saint-Val le harangua tant, en lui promettant d'avoir l'adresse d'ôter le plomb des pistolets du chevalier, et que c'étoit là le moyen d'acquérir de la réputation à bon marché, qu'il s'y résolut. Puygarrault lui lâcha sur le visage ses deux pistolets qui étoient chargés de la plus fine.
Le cardinal de Richelieu le donna à Bautru, pour le mener avec lui en Espagne. Bautru s'en repentit dès Linas[133]. Le Roi voulut l'entendre par une jalousie: ce fou dit qu'il ne joueroit pas s'il ne voyoit le Roi, et que le roi de France, qui étoit le plus grand roi du monde, ne l'avoit point traité ainsi. Bautru conseilla au roi d'Espagne de faire habiller quelqu'un en roi, et d'en avoir le plaisir. On fait donc venir un faquin avec des hallebardiers, et on lui avoit ordonné de ne dire autre chose que muy bien[134]. Maugars se tuoit de jouer, et le roi de comédie disoit à tout bout de champ: Muy bien, avec une gravité admirable. Boissy, un gentilhomme que Bautru avoit laissé en Espagne, étant de retour, Boisrobert et lui s'avisèrent de faire une méchanceté au pauvre Maugars. Ce gentilhomme dit à M. le cardinal: «Il y a un présent pour Maugars, c'est un gros diamant (il eût bien valu deux mille écus s'il eût été bon.)—Il faut le lui donner, dit le cardinal.—Monseigneur, répondit Boissy, j'en dois avoir ma part.—Non, vous ne l'aurez point, dit Son Eminence.—Hé! monseigneur, dit alors Maugars, ne souffrez pas qu'on m'ôte le prix de mes veilles.—Mais, reprit l'autre, j'ai donné six pistoles à celui qui me le mit entre les mains de la part du Roi.» Il fut ordonné que Maugars rendroit les six pistoles; il en donna trois: il n'avoit que cela sur lui. Lopès, espérant faire quelque bonne affaire, donna les autres. Boissy, le soir, lui donna le diamant. Le lendemain, dès la pointe du jour, voilà Maugars chez un orfèvre qui lui en voulut donner quatre livres dix sous. Ce n'étoit qu'un diamant d'Alençon. Quand il revint, tous les marmitons de la cuisine le reçurent avec un charivari, en lui chantant:
Et tant de diamants,
Et tant de diamants[135].
Le procès ayant été fait à Saint-Germain[136], on conseilla à M. le cardinal de donner deux petits prieurés qu'avoit cet homme à quelques-uns des principaux de sa musique. On donna à choisir à Maugars; il prit celui qui valoit le moins; il valoit cinquante livres de rente de moins que l'autre. On lui en demanda la raison: «C'est, dit-il, que ce prieuré s'appelle Saint-Julien, et on ne manqueroit jamais de m'appeler Saint-Julien le ménétrier.» Quand il eut ce bénéfice, il demanda à prêcher devant le domestique. Le cardinal le lui permit. Il prêcha une heure durant contre les médecins et les poètes, à cause de Pitois, médecin du cardinal, et de Boisrobert. Il haïssoit encore plus l'abbé de Beaumont, aujourd'hui M. de Rodez, alors maître-de-chambre du cardinal, et disoit: «M. de Beaumont ne m'aime pas, parce qu'il sait bien que je ne le puis aimer, depuis qu'il me fessa si rudement lorsqu'il étoit cuistre au collége.»
Il avoit été en Angleterre, où un nommé Sinette, fils d'un hôtelier de Lyon, et qui étoit de la musique du Roi aussi bien que lui, le fit battre. Maugars, qui étoit vindicatif, trouva moyen de couler dans le couvert du Roi un billet en ces termes: «Je donne avis à Votre Majesté qu'un nommé Sinette a attenté à sa personne sacrée; c'est un secret révélé en confession, je n'en puis pas dire davantage.» Le pauvre Sinette fut près de deux ans pour cela dans la Tour de Londres, et ne l'eût point su si Maugars ne s'en fût vanté. Cela fit dire au commandeur de Jars que Maugars étoit un fou scélérat.
Etant dans ce pays-là, il traduisit en françois je ne sais quel traité anglois de Bâcon[137]. Un jour il tenoit une lettre dans la chambre du cardinal, afin qu'il lui demandât ce que c'étoit. «Que tenez-vous là, monsieur Maugars?—Monseigneur, dit-il en la serrant, ce n'est rien.—Montrez, montrez.—Monseigneur, ma modestie ne sauroit souffrir que je vous fasse entendre les louanges excessives que donnent à une malheureuse traduction que j'ai faite mon cousin Ogier le Danois et mon cousin de Richelieu.—Ah, monsieur Maugars, dit le cardinal, je ne pensois pas avoir l'honneur de vous appartenir.—Monseigneur, c'est un avocat au parlement, homme illustre, et qui ne déshonore point ce nom-là.—Lisez donc.» Il se met à lire des louanges par-dessus les maisons. Le cardinal se douta que cela n'y étoit point, puis il le voyoit hésiter. Il fit signe à Boisrobert; Boisrobert lui ôte la lettre, et la porte au cardinal. Il n'y avoit rien, sinon: «J'ai reçu la traduction de votre cousin Maugars, je la lirai quand j'en aurai le loisir.—Ah, ah, monsieur Maugars, dit le cardinal, vous jouez de ces tours-là.—Monseigneur, s'il ne l'a dit, il le devoit dire.» Cette fichue traduction l'avoit pourtant fait secrétaire-interprète de la langue angloise.