A l'Académie, quand ce fut à son tour à haranguer, il y vint avec un chiffon de papier tout déchiré dans ses mains: «Messieurs, leur dit-il, je vous apportois ma harangue, mais une grande levrette l'a toute mâchonnée. La voilà: tirez-en ce que vous pourrez, car je ne la sais point par cœur, et je n'en ai point de copie.» Il est le seul qui ait voulu avoir ses lettres d'académicien, et quand son fils aîné fut assez grand, il le mena à l'Académie pour lui faire saluer tous les académiciens.

Depuis son mariage et la mort de madame de Bellegarde, il commanda une fois un escadron de gentilshommes de l'arrière-ban. Il conte que jamais il ne put les obliger à faire garde, ni autre chose semblable, jour ni nuit, et enfin il fallut demander un régiment d'infanterie pour les enfermer. Un jour, en marchant, il y eut je ne sais quelle alarme; il les trouva tous au retour (car cependant il étoit allé parler au général), l'épée et le pistolet à la main, aussi bien les derniers que les premiers, quoiqu'il fallût percer neuf escadrons avant que de venir à eux. Il y en eut un qui donna un grand coup de pistolet dans l'épaule à celui qui étoit devant lui.

Le bonhomme Racan fut vingt ans sans faire de vers après la mort de Malherbe. Enfin il s'y remit à la campagne, où il fit des versions de psaumes, naïves, disoit-il, mais, en effet, les plus plates du monde. Depuis, il fit ses Paraphrases de psaumes qu'il a imprimées, où il y a de belles choses, mais cela ne vaut pas ce qu'il a fait autrefois.

Racan étant tuteur du petit comte de Marans, de la maison de Bueil, le mari de la mère l'appela en duel. Racan dit: «Je suis fort vieux, et j'ai la courte haleine.—Il se battra à cheval, lui dit-on.—J'ai des ulcères aux jambes, répondit-il, quand je mets des bottes; puis, j'ai vingt mille livres de rente à perdre. Je ferai porter une épée; s'il m'attaque, je me défendrai. Nous avons un procès, nous n'avons pas une querelle.» Les maréchaux de France gourmandèrent fort ce galant homme.

Le grand chagrin de ce pauvre homme, c'étoit que son fils aîné n'est qu'un sot, et qu'il a perdu celui dont il espéroit avoir du contentement. Ce petit garçon étoit page de la Reine, et étoit fort bien avec M. d'Anjou[157]. Il disoit un jour à son père: «Je voudrois bien qu'on payât à Monsieur six cents écus de ses menus plaisirs qu'on lui doit, j'en aurois une bonne part.» Cet enfant s'étoit adonné à porter la robe de Mademoiselle. Au commencement ses pages en grondèrent; elle leur dit que toutes les fois qu'un page de la Reine lui voudroit faire cet honneur, elle lui en seroit obligée. Il continua donc; eux, enragés de cela, le firent appeler en duel par le plus petit d'entre eux. Ils eurent tous deux le fouet en diable et demi, car ils se vouloient aller battre. Ce petit garçon fut délégué par ses camarades pour demander à la Reine qu'on leur donnât deux petites oies[158] au lieu d'une, car l'argentier leur en retranchoit une de deux qu'ils devoient avoir. «Oui, dit la Reine; mais, étant fils de M. de Racan, vous ne l'aurez point que vous ne me la demandiez en vers.» Tout le monde veut que ses enfants soient poètes, et il ne sauroit faire qu'on les appelle autrement que Racan tout court. Le père fit pour son fils ce madrigal, mais il ne le fit pas de toute sa force:

MADRIGAL.

Reine, si les destins, mes vœux et mon bonheur

Vous donnent les premiers des ans de ma jeunesse,

Vous dois-je pas offrir cette première fleur

Que ma muse a cueillie aux rives du Permesse?