Comme il tenoit le crucifix, et qu'il demandoit pardon à Dieu: «Ah! se dit-il, au diable soit ce vilain potage que j'ai mangé chez d'Olonne; il y avoit de l'ognon, c'est ce qui m'a fait mal.» Et puis il reprenoit: «Le cardinal de Richelieu m'a gâté; il ne valoit rien, c'est lui qui m'a perverti.»
FEU M. LE PRINCE,
HENRI DE BOURBON[198].
Feu M. le Prince a eu une jeunesse assez obscure et assez malheureuse. Nous avons parlé ailleurs de sa fuite en Flandre, de son retour et de sa prison[199]. Ses exploits, qui sont petits[200], se voient dans les Mémoires de M. de Rohan et ailleurs.
En une débauche, il passa tout nu à cheval par les rues de Sens, en plein midi, avec je ne sais combien d'autres tout nus aussi. On a une lettre de M. de Rohan où ce seigneur lui reproche sa sodomie en ces termes: «Au moins n'ai-je rien fait qui me fasse appréhender le feu du ciel.» De tout temps M. le Prince a été accusé de ce vice.
Il a bien fait la débauche avec les écoliers de Bourges: il leur faisoit manger leur argent. Il a quelquefois pris des promesses d'eux. Il les trichoit au jeu, et, ayant gagné le dîner à la boule à l'un d'eux, il lui dit: «J'enverrai demain de quoi, ne vous en mettez pas en peine. Il envoya le lendemain un pâté et deux bouteilles de vin, et mena vingt-cinq gentilshommes, comme gouverneur du pays. Quand il alloit au cabaret, au pis aller, il ne payoit que sa part, et, s'il pouvoit, il laissoit payer les autres pour lui. Un jour, en une petite ville, quand il voulut compter avec l'hôte, cet homme lui dit que les échevins de la ville avoient payé sa dépense: il lui demanda combien il avoit eu: «Monseigneur, répondit l'hôte, on a un peu payé la qualité: j'ai eu cinquante écus de plus que je n'aurois eu d'un autre.» On dit qu'il le contraignit à lui donner ces cinquante écus.
Une autre fois, comme il étoit prêt de signer un bail à ferme d'une de ses terres, il dit aux fermiers qu'ils lui confessassent combien ils donnoient à Perrault, son secrétaire, et, les ayant obligés d'avouer qu'ils lui donnoient cent écus, il se les fit bailler, leur disant que, puisque ce n'étoit que pour le faire signer, qu'il alloit signer, et qu'ils n'auroient plus affaire de son secrétaire. Cependant ce secrétaire a fait une grande fortune avec lui, car il faut qu'un habile homme fasse ses affaires et celles de son maître à la fois. Il lui prêtoit de l'argent pour entrer en une affaire, s'en faisoit payer l'intérêt, puis, comme il étoit homme de bon compte, il lui disoit: «Tenez, il y a tant de profit pour vous.» Quand on lui donnoit de l'argent pour quelque affaire, il le mettoit dans un coffre, et le rendoit si l'affaire ne se faisoit pas[201].
Les habitants de je ne sais quelle paroisse le prièrent un jour de trouver bon qu'ils s'avouassent de lui pour être exemptés des gens de guerre: «Mais, leur dit-il, que me donnerez-vous?—Monseigneur, nous vous ferons un présent.—Mais je veux quelque chose de certain.» Il ne leur promit point qu'auparavant ils ne fussent tombés d'accord de la somme et du terme, et il les avertit, comme ils s'en alloient, qu'ils lui envoyassent sans faute cette somme, car il la leur demanderoit plutôt la veille que le lendemain.
Un jour qu'il avoit haussé bien des fermes, le marquis de Rostaing, autre avaricieux, disoit: «Voilà un homme qui nous apprend bien à vivre.» Il avoit l'âme d'un intendant de grande maison: jamais homme n'a tenu ses papiers en meilleur ordre. Il couroit à cheval sur une haquenée par Paris, avec un seul valet de pied, pour solliciter un procès. Il alloit chez feu La Martellière, les jours de son conseil: en ces temps-là les avocats n'étoient pas si lâches qu'à cette heure. Il alloit voir Vitray deux fois la semaine, comme un homme de bon sens. S'il eût été propre, il n'auroit point été trop mal. Il eut de belles terres de la confiscation de M. de Montmorency; mais son plus grand bien venoit des affaires qu'il avoit faites.
M. le Prince dépensoit pourtant beaucoup; mais sa dépense ne paroissoit pas. Il avoit des équipages complets en plusieurs maisons; il donnoit à ses gens le moins qu'il pouvoit; mais il payoit tous les premiers de l'an, et à Pâques il leur donnoit de quoi aller à confesse. Jamais il n'y a eu une maison mieux réglée: ce n'eût pas été un mauvais roi. Véritablement il n'eût pas été si redouté qu'Henri IV. On perdit furieusement à sa mort, car il n'eût pas souffert les barricades, ni le blocus de Paris.