Pour paver les avenues de Bourgueil, il obtint de la cour une ordonnance de douze mille livres. Il fut averti que madame Bouthillier, qui en ce temps-là faisoit bâtir Chavigny, près de Chinon, le devoit venir voir. Il fait porter quelques charretées de pavés par où elle avoit à passer. En causant avec elle, il lui dit qu'il se trouvoit trop chargé de Reims et de Bourgueil; qu'il avoit peur de n'y pas faire son salut; qu'il falloit qu'il se déchargeât de Bourgueil sur quelqu'un, et insensiblement il vint à parler de M. de Tours, frère de M. Bouthillier, le surintendant. Ensuite ils en parlèrent si bien, que la dame, croyant l'affaire faite, prit l'ordonnance de douze mille livres et la lui fit payer. Mais quand ce fut au faire et au prendre, il apporta une plainte des habitants de Bourgueil, qui le supplioient de ne les point abandonner, et sur cela, il s'excusa, et dit que le cœur lui saignoit.
Les habitants de Bourgueil en recevoient grande protection; mais, d'un autre côté, il les pinçoit quand il pouvoit. Pour le lieu, il l'a embelli en toutes choses; car il a presque partout fait de la dépense à ses bénéfices. Bourgueil, sans doute, est une fort agréable demeure, et ce qu'il y a fait est fort beau. En revanche il a quasi coupé et vendu toute la forêt. Son intendant, Fontelaye (intendant, c'est pour parler honorablement), étoit un ecclésiastique qui avoit soin de ses affaires à Bourgueil, mais qui étoit fort aimé dans le pays. Il recevoit à ses dépens les compagnies quand son maître n'y étoit pas. Fontelaye donc, qui sentoit aussi un peu l'escroc, car tel le maître, tel le valet, lui proposa de couper une route dans la forêt pour voir passer du château les bateaux sur la Loire: il vouloit l'attraper, car la levée, qui est bordée d'arbres, empêche qu'on ne voie même les voiles. «Il se trouvera des gens, ajouta-t-il, qui prendront le bois pour la façon.» M. de Chartres le lui permit, et l'autre, qui avoit remarqué que c'étoit l'endroit où il y avoit les plus beaux arbres, les vendit fort bien, et ne fit point aplanir la route.
L'infirmier de Bourgueil, un des anciens religieux qui n'avoit point voulu prendre la réforme, voulut aussi l'attraper. Il lui propose de couper le bois du labyrinthe du parc qui étoit sur le retour, et cela aux mêmes conditions, afin d'y en pouvoir replanter un autre comme on a fait. Mais on n'attrape pas deux fois un renard. Quand le moine eut fait tous les frais, et qu'il n'y avoit plus qu'à faire charroyer le bois, le bon prélat lui dit: «Ah! mon Dieu! mon pauvre monsieur l'infirmier, je veux passer l'hiver ici, et je n'ai pas de bois coupé. Je prendrai du vôtre, vous n'aurez qu'à marquer ce que j'en aurai pris.» Il le lui brûla tout, et l'autre n'en eut jamais rien.
Quand on lui apportoit quelque chose, on avoit aussitôt audience, autrement on attendoit six heures. Une fois il vouloit que Bourneau, premier président des élus à Saumur, qui avoit été son domestique, s'obligeât pour lui, et qu'il lui en feroit son billet. «Je l'aimerois autant de son suisse,» dit l'autre en se retirant. Il l'entendit, et sortant de son cabinet: «Il vaut pourtant mieux de moi! il vaut pourtant mieux de moi, Bourneau! lui dit-il.—Ah! monsieur, dit cet homme, pensez-vous que je ne susse pas bien que vous pouviez m'entendre? Si fait, vraiment, et je ne l'ai dit que pour vous faire rire; mais, en conscience, je n'ai point d'argent.»
M. de Reims (il vaut mieux l'appeler toujours ainsi) dépensoit furieusement; car, outre qu'il a toujours tenu une table fort délicate et fort bien servie, il a toujours eu grand train. Il étoit soigneux de faire apprendre tous les exercices à ses pages, et d'en avoir toujours de beaux. Quelques-uns en médirent: cela fut cause qu'il en prit de moins beaux ensuite.
A Chartres, un marchand lui ayant apporté des parties assez grosses[204], il lui demanda en causant s'il avoit quelque fils qui fût grandet. «Monseigneur, dit le marchand, j'en ai un de treize ans.—Allez, je vous promets un canonicat pour lui. Nous verrons vos parties une autre fois.» Le marchand lui fit mille remercîments et se retira. Attraper un marchand, ce n'est pas une grande merveille. Voici bien un autre exploit:
Lopès[205] ayant acheté une grande maison dans la rue des Petits-Champs, il pria M. le cardinal de Richelieu de lui faire avoir composition des lods et ventes des chanoines de Saint-Honoré. M. de Chartres y étoit qui lui dit: «Je les connois tous, je ferai votre affaire; donnez-moi ce que vous voulez qu'il vous en coûte.» Lopès lui rend grâces, et lui porta six mille livres. Il fut long-temps sans rendre réponse, et disoit à Lopès qu'on ne gouvernoit pas comme cela tout un chapitre. Enfin, Lopès menace de le dire au cardinal: «Oh bien! lui répondit-il, je ne me mêlerai jamais de vos affaires. Envoyez quérir votre argent.» Il y avoit une promesse de quatre mille huit cents livres et douze cents livres en deniers. Lopès n'a jamais rien pu tirer de la promesse.
Durant qu'il étoit évêque de Chartres, il devint amoureux d'une abbesse du diocèse qui aimoit mieux un certain jeune capucin que lui. Il fut averti que son rival en recevoit des lettres, et qu'il les portoit toujours sur lui. Un jour donc que ce drôle de moine l'étoit allé voir, il fit semblant d'avoir quelque chose de secret à lui dire, et l'obligea de faire retirer son bini[206]. Il lui dit donc ce qu'il avoit appris. Le Père le nie. Il le menace de le livrer à quatre valets-de-chambre ou palefreniers qu'il lui fit voir. Le moine eut peur et donna ses lettres; mais il ne les eut pas plus tôt lâchées, que le repentir le saisit. Il reproche à ce beau prélat qu'il a abusé de son autorité; que ce qu'il en faisoit n'étoit que par jalousie, etc. Il en dit tant que ce saint père en Dieu l'abandonna à ses valets, qui lui donnèrent les étrivières en forme de discipline.
Mais on ne peut pas affronter toujours les autres; on est quelquefois affronté à son tour. M. de Chartres avoit gagné une tapisserie de prix au maréchal d'Estrées; et, étant obligé de partir, il donna ordre à son homme d'affaires de la demander. Cet homme y fut. Le maréchal dit: «Oui, oui-dà; mais ma femme couche dans cette chambre-là; bientôt elle changera de meuble; alors je livrerai la tapisserie, car je ne veux pas qu'elle le sache.» Une autre fois il lui dit: «Monsieur un tel est logé céans. Cette tapisserie, par malheur, n'a pu être détendue; car il a fallu en hâte lui laisser cet appartement. Je vous prie, donnez-vous un peu de patience.» Toutes les fois que cet homme y alloit, le maréchal trouvoit de nouvelles échappatoires. Enfin, las d'y aller, cet homme d'affaires écrivit à son maître: «Je crois que nous n'aurons point la tapisserie. Mais nous y gagnerons avec le temps, car j'ai appris un millier d'échappatoires que je ne savois pas encore, et dont vous ne vous seriez jamais avisé.»
Le cardinal de Richelieu lui fit une fois un plaisant tour: Il signor Julio Mazarini, qui n'étoit rien alors, lui avoit fait présent de deux pièces de tabis de Gênes violoit, le plus beau du monde. Il en donna une en secret à M. de Chartres, et lui dit: «Ne manquez pas de me venir voir un jour habillé de cet habit; je serai aussi habillé de même.» M. de Chartres le remercie de ce double honneur, et emporte la pièce de tabis sous son manteau. Le soir, le cardinal demande ces deux pièces d'étoffe: on n'avoit garde d'en trouver plus d'une. Il fait un bruit étrange, accuse ses valets-de-chambre de friponnerie, et dit qu'il vouloit absolument qu'on la trouvât. Deux jours après, voilà M. de Chartres qui vient avec son beau tabis. Tous les valets-de-chambre reconnoissent l'étoffe; et puis la bonne réputation du prélat ne servoit pas beaucoup à détruire cette vérité. Ils grondent, l'accusent tous d'avoir joué à les perdre, et lui font un bruit de diable. Le cardinal se crevoit de rire de le voir en cette peine, et quand il s'en fut bien diverti, il découvrit tout le mystère. Cela montre assez quel cas en faisoit le cardinal.