On disoit qu'il étoit mort en tenant un chapelet de marrons pour tout chapelet, et que comme son confesseur lui représentoit qu'il faudroit rendre compte à Dieu, il l'écouta long-temps, et puis il lui dit tout bas à l'oreille: «Le diable emporte celui de nous deux qui croit rien de tout ce que vous venez de dire.» Comme on devoit encore les frais du service que l'assemblée du clergé lui fit faire, M. de Grasse (Godeau) disoit: «Pourquoi s'étonner de cela? Tout ce qui se fait pour M. de Reims n'a pas accoutumé d'être payé.»

LE CARDINAL DE VALENÇAY.

C'étoit le frère de l'archevêque de Reims. A l'âge de treize ans, croyant que le maréchal de La Châtre l'eût mal conseillé au jeu contre le feu comte de Saint-Aignan, il prit un bâton pour le battre. On le voulut fouetter, il se sauva, et s'enfuit à Malte. Il y devint chevalier de Malte[211]. Il servit en France, et parvint à être l'un des douze capitaines des chevau-légers entretenus. C'étoit un original, comme vous le verrez par la suite; d'ailleurs, il étoit aussi fier que brave. En ce temps-là, il alla voir un matin M. le comte d'Alais, qui depuis a été M. d'Angoulême. Ce comte, faisant le prince, ne lui fit donner qu'un siége pliant, et lui en s'habillant, étoit assis dans un fauteuil. «Je romprois ce siége, dit le chevalier, je suis trop gros[212];» et prend une chaise à bras. On lui présenta ensuite la chemise pour la donner au comte. «J'en ai pris une blanche ce matin, dit-il en la rejetant, je n'en ai que faire.»

Il alla un jour appeler Bouteville en duel, pour le marquis de Pons, oncle de M. de Montmorency; il y avoit jalousie entre eux à qui seroit le mieux auprès de ce duc. Cavoye, depuis capitaine des gardes du cardinal de Richelieu, servoit Bouteville. Cavoye blessa le chevalier de deux petits coups, car il étoit fort adroit, et lui disoit: «Monsieur le chevalier, en avez-vous assez?» Le chevalier lui répondit: «Un peu de patience, ne voltigez point tant,» et lui donna un si grand coup, qu'il en pensa mourir. M. de Montmorency arriva là-dessus, qui dit au chevalier qu'il lui apprendroit bien à faire des appels à ceux de sa maison. «Hé! de quelle maison êtes-vous, fichu race de Ganelon? reprit-il; pardieu! je me soucie bien de vous et de votre maison!» Feu M. d'Angoulême, le père, y survint qui apaisa tout, et depuis, le chevalier fut fort bien avec M. de Montmorency même.

Nous l'appellerons désormais le bailli de Valençay, car il fut bailli d'assez bonne heure. Le marquis d'Etiaux étoit son cadet; c'est ce brave qui fut tué depuis à Maestricht, après avoir repoussé le Pappenheim. Ce marquis d'Etiaux avoit tué un Huguenot, appelé le marquis de Courtomer, en duel; ils servoient tous deux les Hollandois. Le page de Courtomer, ayant quitté la livrée, fit appeler d'Etiaux, qui se battit contre lui. Un cadet de Courtomer en vouloit faire autant, quand le bailli, pour faire cesser tout cela, s'avisa d'envoyer appeler un vieux seigneur, député de ceux de la religion. L'autre, bien surpris, s'en plaint. Les maréchaux de France demandent au bailli quelle mouche l'avoit piqué: «Je voyois, répondit-il, que tant de Huguenots appeloient mon frère en duel, que j'ai cru que c'étoit une querelle de religion.» Sur cela, le Roi défendit à ceux de Courtomer de faire aucun appel au marquis, et à lui d'en recevoir aucun. On ordonna seulement pour les satisfaire, à cause qu'il y avoit eu un homme de tué de ce côté, que quand ceux de Valençay les rencontreroient, qu'ils leur cédassent, par exemple, la meilleure chambre en une hôtellerie, qu'ils leur donnassent la main[213], et autres choses semblables.

A La Rochelle, il rendit de grands services. Il fit dire au cardinal qu'il se faisoit fort d'empêcher l'armée angloise de passer. On croit que quelque homme plus entendu au fait de la marine que lui avoit donné cet avis. Le cardinal le fait venir. Il lui dit hardiment: «Je ne vous dirai point mon secret, après que vous m'avez pris pour dupe au secours de l'île de Rhé; ce fut moi qui vous donnai l'invention des chaloupes, et vous en donnâtes le commandement à Schomberg et à Marillac. Mais promettez-moi que vous vous servirez de moi, et je vous le dirai.» On fit ce qu'il demandoit: aussitôt il congédie tous les grands vaisseaux; par ce moyen, il s'ôtoit de dessus les bras les Manty, les Rasilly et tous les autres qui ne lui eussent pas obéi volontiers. Il ne prit que vingt petits vaisseaux, des galiotes, des brûlots, des barques et des chaloupes armées; sa raison, la voici: aux deux côtés du fort de Coureille et du fort Louis qui étoient à la tête du canal opposés l'un à l'autre, il y a des basses. «J'irai affronter, disoit-il, l'armée angloise; elle foudroiera mes petits vaisseaux; mais elle ne tuera pas tout; on coupera nos câbles; nous nous laisserons aller, le flot nous portera sur les basses où le canon des forts ruinera toutes leurs ramberges[214]; j'ai des galiotes et autres petits vaisseaux de rames pour détourner les brûlots.».

Son neveu, alors chevalier de Valençay (c'est aujourd'hui le bailli de Valençay, ou le grand prieur de Champagne), revenant d'esclavage, arriva au camp comme le bailli faisoit cette proposition. M. de Montmorency en rioit et lui disoit: «Votre oncle rêve.—Il ne rêve point, dit le chevalier, et assurément voici ses raisons.» Il les devina.

Voilà donc le bailli sur la Renommée, le plus grand vaisseau des vingt, quoiqu'il ne fût que de trois cents tonneaux. Il y faisoit grande chère. Tous les braves s'y rendoient dès la moindre alarme. Il y mangea vingt mille écus en deux mois. Les Anglois comprirent bien son dessein et n'attaquèrent jamais. Le Roi voulut aller sur son vaisseau; on l'en avertit, et que Sa Majesté y vouloit faire collation; le bailli, qui n'étoit pas sot, dit: «Si je fais une belle collation, on se moquera de moi de dépenser ainsi mon argent; si vilaine, ce sera encore pis.» Le Roi y va, et puis demande la collation. «Apportez,» dit le bailli. On apporte un bassin de biscuits moisis, et un de merluches, avec un méchant potage aux pois. Le Roi se mit à rire: «Sire, lui dit-il, quand on nous paiera mieux, nous vous ferons meilleure chère.»

La ville prise, on le fit maréchal-de-camp; en ce temps-là, c'étoit quasi autant que maréchal de France à cette heure. On lui dit qu'il pouvoit présenter au Roi cinquante chevaliers de Malte qui avoient servi en cette rencontre, et qu'il portât la parole pour eux. Or, il faut savoir que le Roi, qui étoit médisant lui-même, avoit baptisé le bailli, le médisant éternel. Il s'avance et dit: «Sire, Votre Majesté m'ayant donné le titre de médisant éternel, je n'ai garde de rien faire qui me le fasse perdre. Si je parlois de ces messieurs, il faudroit que j'en dise du bien, c'est pourquoi Votre Majesté me permettra de n'en rien dire.» Le Roi sourit et dit: «Nous croyions l'embarrasser, mais il s'en est bien tiré.»

Le voilà en état de faire quelque grande fortune. Mais outre qu'à Lyon, durant la maladie du Roi, il donna les plus violents conseils contre le cardinal de Richelieu, il le piqua encore vilainement.