Il y eut bien des gentilshommes mal satisfaits de mademoiselle de Rambouillet. Une fois elle dit tout haut à quelqu'un qui venoit de la cour: «Je vous assure qu'on a grand besoin de quelques rafraîchissements, car sans cela on mourroit bientôt ici.»

Il y eut un gentilhomme qui dit hautement qu'il n'iroit point voir M. de Montausier tandis que mademoiselle de Rambouillet y seroit, et qu'elle s'évanouissoit quand elle entendoit un méchant mot[274]. Un autre, en parlant à elle, hésita long-temps sur le mot d'avoine, avoine, avene, aveine. «Avoine, avoine, dit-il, de par tous les diables! on ne sait comment parler céans.» Mademoiselle de Rambouillet trouva cette boutade si plaisante qu'elle l'en aima toujours depuis. Madame de Montausier, dès qu'elle voyoit arriver un gentilhomme, s'informoit de son nom et de tout le reste, et à table, ou en causant, le nommoit par son nom, lui demandoit des nouvelles de sa famille; cela les charmoit. Sans elle Montausier n'auroit pas un gentilhomme à lui. Il rompt en visière, si l'on fait quelque malpropreté à table. Une fois, faute de siéges, car il y avoit bien des gens dans la chambre, un gentilhomme, nommé Langallerie[275], s'assit sur la table sur laquelle Montausier avoit le coude appuyé. Cela ne plut pas à M. le gouverneur, mais il eut tort de le chatouiller, comme il fit, car après il lui dit sérieusement: «Vous avez le cul un peu près de mon nez, et vous perdez le respect.» L'autre parla assez hardiment; Montausier s'emporte, appelle ses gardes. «Prenez-le-moi.» Langallerie, au lieu de dire simplement Je cède à la force, met l'épée à la main. Il falloit périr en cette rencontre-là, et non pas se laisser mener en prison comme il fit. Il y fut quinze jours. Montausier est un peu amoureux de Pelloquin; mais madame de Montausier la fait bien soutenir, la traite bien, mais lui rabat fort son caquet quand il le faut. C'étoit une fille à elle qu'on a mariée avec un gentilhomme de M. de Montausier, à qui on à donné la lieutenance de roi de la ville et citadelle de Xaintes. Il s'appelle La Grange.

Parlons un peu de leur fille. Cette enfant, car elle n'a encore que onze ans, a dit de jolies chose, dès qu'elle a été sevrée. On amena un renard chez son papa; ce renard étoit à M. de Grasse. Dès qu'elle l'aperçut elle mit ses mains à son collier; on lui demanda pourquoi: «C'est de peur, dit-elle, que le renard ne me le vole: ils sont si fins dans les Fables d'Ésope.» Quelques mois après on lui disoit: «Tenez, voilà le maître du renard; que vous en semble?—Il me semble, dit-elle, encore plus fin que son renard.» Elle pouvoit avoir six ans quand M. de Grasse lui demanda combien il y avoit que sa grande poupée avoit été sevrée: «Et vous, combien y a-t-il? lui dit-elle, car vous n'êtes guère plus grand[276]

A cause de la petite vérole de sa tante de Rambouillet, on la mit dans une maison là auprès. Une dame l'y fut voir: «Et vos poupées, mademoiselle, lui dit-elle, les avez-vous laissées dans le mauvais air?—Pour les grandes, répondit-elle, madame, je ne les ai pas ôtées, mais pour les petites, je les ai amenées avec moi.» A propos de poupées, elle avoit peut-être sept ans quand la petite Des Réaux[277] la fut voir. Cette autre est plus jeune de deux ans. Mademoiselle de Montausier la vouloit traiter d'enfant, et lui disoit en lui montrant ses poupées: «Mettons dormir celle-là.—J'entends bien, disoit l'autre, ce que vous voulez dire.—Non, tout de bon, reprenoit-elle, elles dorment effectivement.—Voire! je sais bien que les poupées ne dorment point, répliquoit l'autre.—Je vous assure que si qu'elles dorment, croyez-moi; il n'y a rien de plus vrai.—Elles dorment donc, puisque vous le voulez,» dit la petite Des Réaux avec un air dépité; et en sortant elle dit: «Je n'y veux plus retourner, elle me prend pour une enfant.»

On lui demandoit laquelle étoit la plus belle, de madame de Longueville, ou de madame de Châtillon qu'elle appeloit sa belle-mère. «Pour la vraie beauté, dit-elle, ma belle-mère est la plus belle.» Elle disoit à un gentilhomme de son papa: «Je ne veux pas seulement que vous me baisiez en imagination.»

Elle faisoit souvent un même conte. Madame de Montausier disoit: «Fi! fi! où avez-vous appris cela?—Attendez, dit cette enfant, ne seroit-ce point de ma grand'maman de Montausier?» Cela se trouva vrai.

Elle disoit qu'elle vouloit faire une comédie: «Mais, ma grand'maman, ajoutoit-elle, il faudra que Corneille y jette un peu les yeux, avant que nous la jouiions.»

Un page de son père, qui étoit fort sujet à boire, s'étant enivré, le lendemain elle lui voulut faire des réprimandes. «Voyez-vous, lui disoit-elle, pour toutes ces choses-là, je suis tout comme mon papa, vous n'y trouverez point de différence.»

On lui dit: «Prenez ce bouillon pour l'amour de moi.—Je le prendrai, dit-elle, pour l'amour de moi, et non pour l'amour de vous.»

Un jour elle prit un petit siége et se mit auprès du lit de madame de Rambouillet. «Or çà, ma grand'maman, dit-elle, parlons d'affaires d'Etat, à cette heure que j'ai cinq ans.» Il est vrai qu'en ce temps-là on ne parloit que de fronderie.