Lampons, etc.
On appela même de certains grands éperons, des éperons à la Guiche: alors il ne s'appeloit que le maréchal de Guiche. On le fit général d'armée pour le faire maréchal de France. Tout son plus grand exploit fut de prendre La Bassée, qui n'étoit rien en ce temps-là. Tout le monde fut surpris de lui voir sitôt donner le bâton; mais il avoit épousé une parente du cardinal. Voici comme la chose se passa: le cardinal de Richelieu, voulant attraper Puy-Laurens, dit au comte de Guiche: «Je vous avois promis mademoiselle Pont-Château la cadette, je suis bien fâché de ne vous la pouvoir donner, et je vous prie de prendre en sa place mademoiselle Du Plessis-Chivray.» Le comte de Guiche, qui a toujours été bon courtisan, lui dit «que c'étoit Son Eminence qu'il épousoit, et non ses parentes, et qu'il prendroit celle qu'on lui donneroit.» Le cardinal l'avoit déjà fait mestre-de-camp du régiment des gardes, après la mort de Rambure.
Le maréchal de Gramont n'a été souple que pour les premiers ministres; il a été assez fier pour tout le reste. Il alla à la vérité comme les autres voir Puy-Laurens, qui eut, au retour de Monsieur, six semaines du plus beau temps du monde. Cet homme faisoit le petit Dieu, et quand le comte de Guiche entra chez lui, le maréchal d'Estrées en sortoit qui ne s'étoit point couvert, quoique l'autre se fût toujours tenu couvert et assis. Il ôta à peine son chapeau de dessus sa tête et le coude de dessus sa chaise, pour le comte de Guiche. Il avoit le dos tourné au feu; le comte, voyant cela, prend un fauteuil, qu'il met au dos du sien, et ayant le nez au feu, et les pieds sur les chenets, il se mit à lui dire: «Monsieur, vous vous levez bien tard,» et autres bagatelles semblables, et puis s'en alla quand il le trouva à propos. Puy-Laurens étoit de la Marche, bien gentilhomme; il s'appeloit de L'Age, d'où vient qu'on fait dire au cardinal de Richelieu une sotte pointe: «Si je vis, j'aurai de l'âge.» Puy-Laurens étoit un grand homme, mais de mauvaise grâce; cependant, durant cette grande faveur, il paroissoit le mieux fait du monde à toutes les dames de la cour et de la ville.
Pour revenir au maréchal: M. le Grand l'ayant appelé en riant ma Guiche, l'autre l'appela Cinq-Mars. «Ah! le Roi m'appelle bien monsieur, dit M. le Grand.—Et moi aussi,» répondit le maréchal. Avec le cardinal de Richelieu même il gardoit toujours quelque ombre de liberté. Il s'est maintenu long-temps avec le cardinal Mazarin et M. le Prince tout ensemble. M. le Prince l'appeloit le grand prince de Bidache, et Toulongeon le piètre prince de Bidache[389]: c'est une belle terre de Béarn. Ce Toulongeon étoit des petits-maîtres; c'est le plus grand lésineur de France, il n'a jamais un habit qui soit tout neuf. Il ne manque pas d'esprit.
Enfin le maréchal fut contraint de se retirer durant la Fronderie, ne pouvant se résoudre à être contre M. le Prince. Les gendarmes de Bordeaux pensèrent l'enlever, comme il alloit en Béarn; il s'en plaignit hautement, et disoit: «Cela ne se feroit pas chez les Cannibales: je ne suis point armé contre eux, je vais planter mes choux tout doucement.» On le trouvoit à dire à la cour; il joue, son train est toujours propre et en bon état; lui est bien fait, mais il a la vue courte; il est adroit, et d'une conversation fort agréable.
Il dit en se couvrant: «Madame, vous l'ordonnez donc,» quoique la dame n'y eût point songé. Il a dit d'assez plaisantes choses. Ayant trouvé en Champagne un garde d'Aiguebère, gouverneur du Mont-Olimpe: «Qui êtes-vous? lui dit-il.—Je suis garde de M. d'Aiguebère.—Vous êtes donc un garde-fou?» Et tout le jour, en rêvant, car il est aussi rêveur qu'un autre, il ne fit que dire: «Garde d'Aiguebère, garde-fou; garde-fou, garde d'Aiguebère.» Il sera un an quelquefois à redire, quand il rêve, un bout de chanson, ou quelque autre chose qui lui sera demeurée dans l'esprit.
Des comtes d'Allemagne, qui s'appellent les comtes d'Olac, d'Hohenlohe en allemand, le vinrent saluer; ils étoient plusieurs frères, et comme en ce pays-là les cadets ont la même qualité que l'aîné, il en vint je ne sais combien l'un après l'autre; cela l'ennuya: «Serviteur, dit-il, à messieurs les comtes d'Olac, fussent-ils un cent.»
Un vicomte du Bac, de Champagne, qui fait l'homme d'importance, vouloit quelque chose du maréchal, et ne le quitta point de tout le jour; même il soupa avec lui. Après souper il ne s'en alloit point; le maréchal dit à un valet-de-chambre: «Fermez la porte, donnez des mules à monsieur le vicomte, je vois bien qu'il me fera l'honneur de coucher avec moi.—Ah! monsieur, dit l'autre, je me retire.—Non mordieu! reprit le maréchal, monsieur le vicomte, vous me ferez l'honneur de prendre la moitié de mon lit.» Le vicomte se sauva. Toute la province se moqua fort de ce monsieur le vicomte.
Un jour qu'on disoit des menteries, il dit qu'à une de ses terres il avoit un moulin à rasoirs, où ses vassaux se faisoient faire la barbe à la roue, en deux coups, en mettant la joue contre.
Il n'est pas autrement libéral; mais il refuse en goguenardant. Les vingt-quatre violons allèrent une fois lui donner ses étrennes. Après qu'ils eurent bien joué, il met la tête à la fenêtre: «Combien êtes-vous, messieurs?—Nous sommes vingt, monsieur.—Je vous remercie tous vingt bien humblement,» et referme la fenêtre.