J'ai vu Langey à Charenton faire baptiser son second enfant, car il a fils et fille; jamais homme ne fut si aise, il triomphoit. D'autre côté, on dit que sa première femme a aussi fait un enfant; on ne médit point de sa seconde, et elle n'est brin jolie. Le temps découvrira peut-être tous ces mystères; j'espère qu'un de ces matins le cavalier présentera requête pour faire défense à l'avenir d'appeler les impuissants Langeys. On dit que mademoiselle Des Jardins[ [257], pour s'éclaircir de la vérité, lui offrit le congrès. Elle est fille à cela; elle en a bien fait pis ensuite.

Madame de Boesse est morte fort jeune, elle n'avoit que trente ans; elle a laissé trois filles. Son mari l'estimoit; ce n'étoit nullement une coquette.

Quand Langey eut des enfants, il s'en vantoit sans cesse. Un jour qu'il les montroit, Bensserade lui dit: «Moi, monsieur, je n'ai jamais douté que mademoiselle de Navailles ne fût capable d'engendrer.»

MARIGNY MALENÖE.

C'est un gentilhomme de Bretagne, qui épousa la sœur de M. de La Feuillée du Belay, belle fille, dont il devint amoureux. Au bout de quelque temps, la jalousie le prit, à ce qu'on dit, avec quelque fondement. Un beau matin, il dit à sa femme: «Vous n'êtes point bonne cavalière; il faudroit que vous vous accoutumassiez à aller à cheval. Venez-vous-en avec moi visiter de nos amis et de nos parents.» Ils montent tous deux à cheval; alors les carrosses n'étoient pas si communs qu'à cette heure. Il la mène assez loin, puis lui dit: «Écoutez, mon dessein est d'aller jusqu'à Rome, et de vous y mener.—J'irai partout où vous voudrez,» répondit-elle. Quand ils furent en Italie, Marigny lui déclare froidement que son intention étoit de la faire mourir. Cette femme, quoiqu'elle n'eût que vingt-deux ans, lui répondit froidement: «J'aime autant mourir ici qu'en France, et autant dans huit jours que dans cinquante ans» (car on n'a jamais vu un couple de gens si extraordinaires). «—Bien, lui dit-il; venez. De quel genre de mort voulez-vous mourir?» Ils furent quelques jours à en parler aussi froidement que si c'eût été simplement pour s'entretenir. Enfin elle choisit le poison. Il lui en apprête, et le lui présente dans une coupe. Elle le prend délibérément; et, comme elle l'alloit avaler, il lui retint le bras. «Allez, lui dit-il, je vous donne la vie; vous méritez de vivre, puisque vous aviez le courage de mourir si constamment. Désormais, je vous veux donner liberté tout entière; vous ferez tout ce que vous voudrez de votre côté, et moi du mien.» Ils se le promirent réciproquement, et revinrent les meilleurs amis du monde ensemble. Depuis, il ne s'est point tourmenté de ce qu'elle faisoit, et elle, quand elle savoit qu'il avoit quelque amourette, elle l'y servoit. Ils n'ont eu qu'une fille qui, voyant qu'ils ne songeoient point à la marier, et qu'on la vouloit tenir toute sa vie en religion, en sortit, et se maria à l'âge de trente-quatre ans sans leur consentement. Le gendre, car la coutume de Bretagne rend le mariage d'une fille responsable des dettes de la famille, même contractées depuis, voulut les faire interdire. Ils firent évoquer à Paris sur parentés, et ici ils gagnèrent leur procès; et, de peur d'accident, ils vendirent Marigny et Malenoe, dont ils firent cinquante mille écus, toutes dettes payées. Il en donna la moitié à sa femme, et garda l'autre pour lui. Il est souvent en Bretagne, où il a le gouvernement du Port-Louis. Elle ne fait que jouer à Paris, où elle demeure toujours. Depuis quelques années, elle a eu une grande maladie. L'hiver passé, elle fut abandonnée des médecins; cependant sa chambre étoit pleine de monde à l'ordinaire: elle étoit aussi tranquille que si elle eût été en parfaite santé; seulement, de temps en temps, elle disoit: «Faites-moi venir M. de La Milletière; il parle de Dieu si gentiment!» Elle en est revenue.

Son mari avoit, il y a quelque temps, une petite fillette assez jolie; il la laissa ici, et alla faire un tour en Bretagne. Girardin fit connoissance avec elle, et la mit en chambre. Il en eut avis; il le fut trouver, et lui dit: «Si dans quatre jours vous ne me la rendez, je vous irai poignarder.» L'autre nia. «Prenez-y garde!» Deux jours après, il lui dit: «Monsieur, je vous viens avertir que, des quatre jours, il n'en reste plus que trois. Prenez garde à vous; informez-vous quel homme je suis.» Ma foi, Girardin eut peur, car déjà il avoit des gens à ses trousses; il lui alla dire un matin qu'il la lui rendoit de bon cœur. «Ah! lui dit-il, vous voilà réduit; je ne voulois que cela. Je vous la rends: une autre fois, usez-en plus civilement.» Après, ils firent amitié ensemble. C'est une espèce de philosophe cynique; il ne joue point.

PETIT-PUIS.

Petit-Puis est fils d'un boulanger de Chinon; il épousa une fille de la ville qui avoit un peu plus de bien que lui, et, avec treize mille écus que fit toute leur chevance, il acheta la charge de prévôt de l'Ile-de-France, de la moitié de laquelle il n'y a que deux ans que Gourville lui donnoit cent mille livres. Aujourd'hui (1660), comme toutes les charges sont enchéries, il en auroit davantage. C'est un original que cet homme. Après quelques années de son mariage, il devint amoureux de la fille d'un éperonnier de Chinon; il la prit chez lui, chassa sa femme, dont il n'avoit point d'enfants, et éleva ceux de celle-ci comme s'ils eussent été légitimes. Ils sont grands à cette heure; il y a une fille mariée à un homme de condition en Saintonge. Sa véritable femme de temps en temps le poursuit; mais quand on lui représente qu'elle fera pendre son mari, elle se retient. L'autre a tant d'empire sur son esprit qu'il ne fait que ce qu'elle veut; or, il va quelquefois à Chinon. La dernière fois qu'il y a été, il faisoit fort l'entendu; il avoit amené de certains pêcheurs qui prenoient tout le poisson. Un jour qu'il vouloit les faire plonger dans certaines fosses où le poisson se retire, quelques gens de la ville y furent plonger auparavant, et y firent mettre de grands éperons au lieu de poisson. Voilà ses pêcheurs qui plongent, et qui, au lieu de poisson, reviennent avec de grands éperons à leurs mains; car en plongeant, quand on voit quelque chose de noir, on met la main dessus, et on n'a pas le loisir de discerner ce que c'est. Il en fut si déferré qu'il partit le jour même.