Vous soit bien favorable! Amen!

qu'il donnoit au petit Nau, alors son laquais, qu'il vouloit faire passer pour avoir beaucoup de penchant à la poésie, et rimer naturellement.

Il fit outre cela une épigramme dont il feignit aussi que ce petit laquais étoit l'auteur. Ce fut à la louange d'une femme de chambre de madame la marquise de Lavardin, qui étoit une grande fille brune, qui, dans une grande jeunesse, avoit les dents très-blanches et fort belles. Je ne me souviens pas des premiers vers, où il se disoit à lui-même qu'elle se moqueroit de l'offre de ses services, et de la déclaration qu'il lui alloit faire de son amour; mais je sais que cette épigramme finissoit ainsi:

Elle va rire à tes dépens;

Mais, petit Nau, tu t'en consoles:

Si tu n'as de belles paroles,

Tu verras de fort belles dents.

Il fit aussi quelques couplets de chansons sur des airs du temps, c'est-à-dire quelques vaudevilles; et comme il savoit qu'il n'avoit point de génie pour la poésie, il n'avoit pas voulu s'y appliquer. M. de Voiture, qui étoit un excellent juge de ces sortes de talents, lui dit par raillerie dans la lettre huitième de leurs Entretiens, en lui répondant touchant quelques vers de sa façon qu'il lui avoit envoyés: «Mais je crois que vous aimez mieux que je vous loue de votre poésie que de votre prose, car Aristote dit que sur tous les ouvriers, le poète est amoureux de son ouvrage. En vérité, vos œuvres poétiques sont admirables! et je veux mourir si vous ne faites des vers comme Cicéron[ [352]

Il lui avoit dit de même dans la précédente, qui est la seconde de leurs Entretiens, par une pareille raillerie, qu'il faisoit sur quelques vers françois qu'il avoit composés en traduisant une épigramme grecque: «Je trouve au reste votre version du grec en vers françois fort heureuse; mais dites le vrai, combien de fois avez-vous invoqué Apollon pour cela[ [353]?» Ce que M. de Voiture lui disoit pour lui faire entendre qu'il paroissoit en ses vers qu'il avoit eu bien de la peine à les faire, qu'ils ne couloient pas de source, qu'ils avoient été mis ensemble à force de machines et d'engins, et enfin qu'Apollon n'avoit cédé qu'à son importunité pour lui aider à se tirer de l'embarras où il s'étoit jeté de gaîté de cœur, et dont il ne pouvoit se dégager sans son secours.

Cependant il disoit avec Montaigne: «L'histoire, c'est plus mon gibier, ou la poésie que j'ayme d'une particulière inclination; car, comme disoit Cléanthes, tout ainsi que la voix contraincte dans l'estroict canal d'une trompette sort plus aigüe et plus forte; ainsi me semble-il que la sentence pressée aux pieds nombreux de la poésie s'eslance bien plus brusquement, et me fiert d'une plus vifve secousse[ [354].» Il est vrai qu'il étoit persuadé que c'étoit chez les excellents poètes que se rencontroit la sublime, douce et vive éloquence, selon les genres différents de poésie; que les lumières étoient plus pures et plus brillantes chez eux que chez les orateurs; que les expressions y étoient plus nobles, plus fines et plus surprenantes; que les inventions ingénieuses, touchantes, merveilleuses et adroites couloient toutes des sources qu'ils avoient ouvertes; que les poètes avoient les premiers trouvé les diverses figures, et qu'ils avoient enseigné l'art de s'en bien servir, pour exciter dans les esprits d'infinis mouvements, comme Plutarque l'a dit de Sapho, en la comparant à Cacus, fils de Vulcain, qui jetoit feu et flammes par la bouche; qu'ils avoient en un mot fait voir les grâces du discours avec tous leurs appas, leurs attraits et leurs charmes, aussi bien que cette puissance avec laquelle le poète tonne, éclaire, foudroie, et emporte à son gré les volontés les plus mutines et les plus rebelles; il disoit enfin que les beaux vers, la noble et la grande poésie lui sembloient autant au-dessus de la bonne et de la belle prose, que le langage des Dieux est au-dessus de celui des hommes, et que c'est une monnoie d'or, qui a beaucoup de prix, quoiqu'elle ait peu de masse et peu d'étendue.