MESDAMES DE ROHAN.
Madame de Rohan[55], mère du premier duc de Rohan[56], qui a tant fait parler de lui, étoit de la maison de Lusignan, d'une branche qui portoit le nom de Parthenay. C'était une femme de vertu, mais un peu visionnaire. Toutes les fois que M. de Nevers, M. de Brèves et elle se trouvoient ensemble, ils conquêtoient tout l'empire du Turc[57]. Elle ne vouloit point que son fils fût duc, et disoit le cri d'armes de Rohan:
Roi, je ne puis,
Duc, je ne daigne,
Rohan je suis.
Elle avoit de l'esprit et a écrit une pièce contre Henri IV, de qui elle n'étoit pas satisfaite je ne sais pourquoi, où elle le déchire en termes équivoques, Comme ce prince n'a rien d'humain, etc. Elle a été de plusieurs cabales contre lui.
Elle avoit une fantaisie la plus plaisante du monde: il falloit que le dîner fût toujours prêt sur table à midi; puis quand on le lui avoit dit, elle commençoit à écrire, si elle avoit à écrire, ou à parler d'affaires; bref, à faire quelque chose jusqu'à trois heures sonnées: alors on réchauffoit tout ce qu'on avoit servi, et on dînoit. Ses gens, faits à cela, alloient en ville après qu'on avoit servi sur table. C'étoit une grande rêveuse. Un jour elle alla pour voir M. Deslandes, doyen du parlement; madame Des Loges étoit avec elle, et en attendant qu'il revînt du Palais, elle se mit à travailler et à rêver en travaillant; elle s'imagine qu'elle est chez elle, et quand on lui vint dire que M. Deslandes arrivoit: «Hé, vraiment, dit-elle, il vient bien à propos. Hé! monsieur, que je suis aise de vous voir! Hé! quelle heure est-il? Il faut, puisque vous voilà, que nous dînions ensemble.—Madame, vous me faites trop d'honneur,» dit le bon homme, qui aussitôt envoya à la rôtisserie. Enfin on sert, elle regarde sur la table. «Mais, mon bon ami, vous ferez méchante chère aujourd'hui.» Madame Des Loges, eut peur qu'elle ne continuât sur ce ton-là, elle la tire. «Hé! où pensez-vous être? lui dit-elle.» Madame de Rohan revint, et lui dit en riant: «Vous êtes une méchante femme de ne m'en avoir pas avertie de meilleure heure.» Elle dit, pour s'en aller, qu'elle étoit conviée à dîner en ville.
Son fils (M. de Rohan, père de madame de Rohan la jeune)[58] étoit sans doute un grand personnage. Il n'avoit point de lettres, cependant il a bien fait voir qu'il savoit quelque chose; on a deux ou trois ouvrages de lui: le Parfait capitaine, les Intérêts des princes et ses Mémoires[59]: on a dit que ce n'étoit pas un fort vaillant homme, quoiqu'il ait toute sa vie fait la guerre, et qu'il soit mort à une bataille. On en fait un conte: on disoit que de frayeur il sella une fois un bœuf au lieu d'un cheval, et on l'appela quelque temps le bœuf sellé; cependant il payoit de sa personne quand il le falloit.
Dans son Voyage d'Italie, il y a une terrible pointe; il parle d'un homme de fortune qui étoit à la cour d'Angleterre; on l'accusoit de venir d'un boucher. «On ne peut pas dire, dit-il, qu'il ne vienne de grands saigneurs.» En parlant de la Villa Ciceronis, qui est au royaume de Naples, il met: «La métairie de Cicéron où il composa le plus beau de ses ouvrages, et entre autres le Pandette[60].» Quelque sot d'Italien lui avoit dit cela, et il l'a pris pour argent comptant. Voilà ce que c'est que de ne montrer pas ses ouvrages à quelque honnête homme!!
Il eut dessein une fois d'acheter du Turc l'île de Chypre, et d'y mener une colonie. Il alloit pour faire un parti, à ce qu'on dit, avec le duc de Weimar, quand il fut blessé à la bataille de Reinfelden que donna ce duc, et après il mourut de sa blessure. C'étoit un petit homme de mauvaise mine. Il épousa mademoiselle de Sully qu'elle étoit encore enfant[61]; elle fut mariée avec une robe blanche, et on la prit au col pour la faire passer plus aisément. Dumoulin, alors ministre à Charenton, ne put s'empêcher, car il a toujours été plaisant, de demander, comme on fait au baptême: «Présentez-vous cet enfant pour être baptisé?» On leur fit faire lit à part; mais elle ne s'en put tenir long-temps; et quand on vint dire à M. de Rohan que sa femme étoit accouchée, il en fut surpris, car à son compte cela ne devoit pas arriver si tôt. On m'a dit que ce fut Arnauld du Fort, depuis mestre de camp des carabiniers, qui en eut les prémices. Le maréchal de Saint-Luc est apparemment celui qui l'a mise à mal, si quelque suivant n'a passé devant lui; car, pour des valets, elle a toujours dit, en riant, qu'elle n'étoit point valétudinaire. (On appelle valétudinaires celles qui se donnent à des valets.