La marquise d'Havré, de la maison de Croy[2], en montrant le gobelet, le laissa tomber; il se cassa en plusieurs pièces, elle les ramassa et les remit dans l'étui en disant: «Si je ne puis l'avoir entier, je l'aurai, au moins par morceaux.» Le lendemain, en ouvrant l'étui, elle trouva le gobelet aussi entier que devant. Voilà une belle petite fable[3].
Le père du maréchal étoit grand ligueur; M. de Guise l'appeloit l'ami du cœur: c'étoit un homme de service. Ce fut chez lui que la Ligue fut jurée entre les grands seigneurs. Il mourut subitement au commencement de la Ligue. Le maréchal avoit de qui tenir pour aimer les femmes, et aussi pour dire de bons mots, car son père s'en mêloit.
A son avénement à la cour, c'étoit après le siége d'Amiens, il tomba par malheur entre les mains de Sigongne[4], celui qui a été si satirique. C'étoit un vieux renard qui étoit écuyer d'écurie chez le Roi: il vit ce jeune homme qui faisoit l'entendu; il lui voulut abattre le caquet, et, faisant le provincial nouveau venu, il le pria niaisement de le vouloir présenter au Roi. Bassompierre crut avoir trouvé un innocent, et s'en jouer; il entra, et dit au Roi en riant: «Sire, voici un gentilhomme nouvellement arrivé de la province qui désire faire la révérence à Votre Majesté.» Tout le monde se mit à rire, et le jeune monsieur fut fort déferré.
On dit que jouant avec Henri IV, le Roi s'aperçut qu'il y avoit des demi-pistoles parmi les pistoles; Bassompierre lui dit: «Sire, c'est Votre Majesté qui les a voulu faire passer pour pistoles.—C'est vous,» répondit le Roi. Bassompierre les prend toutes, remet des pistoles en la place, et puis va jeter les demi-pistoles aux pages et aux laquais par la fenêtre. La Reine dit sur cela: «Bassompierre fait le Roi, et le Roi fait Bassompierre.» Le Roi se fâcha de ce qu'elle avoit dit. «Elle voudroit bien qu'il le fût, repartit le Roi, elle en auroit un mari plus jeune.» Bassompierre étoit beau et bien fait. Il me semble que Bassompierre méritoit bien autant d'être grondé que la Reine.
On a dit qu'il étoit plus libéral par fenêtre qu'autrement; on l'a accusé d'aimer mieux perdre un ami qu'un bon mot; il n'a jamais passé pour brave, cependant aux Sables-d'Olonne il acquit de la réputation, paya de sa personne, et montra le chemin aux autres, car il se mit dans l'eau jusqu'au cou. Pour la guerre, il la savoit comme un homme qui n'en eût jamais ouï parler[5]. Cependant il fut fait maréchal de France; mais il voulut que M. de Créquy passât devant: ils s'appeloient frères. Cependant il pensa épouser madame la Princesse, comme nous avons dit ailleurs.
Après M. de Rohan, qui avoit eu pour trente mille écus la charge de colonel des Suisses, Bassompierre eut cette charge, et la fit bien autrement valoir qu'on ne l'avoit fait jusqu'alors; d'ailleurs il étoit habile et faisoit toujours quelques affaires. Il n'y avoit presque personne à la cour qui eût tant de train que lui, et qui fît plus pour ses gens. Lamet, son secrétaire, fut préféré, en une recherche d'une fille, à un conseiller au parlement.
Parlons un peu de ses amours. On a dit qu'il avoit été un peu amoureux de la Reine-mère, et qu'il disoit que la seule charge qu'il convoitoit, étoit celle de grand panetier, parce qu'on couvroit pour le Roi[6]. Il étoit magnifique, et prit la capitainerie de Monceaux, afin d'y traiter la cour. La Reine-mère lui dit un jour: «Vous y mènerez bien des putains[7].—Je gage, répondit-il, madame, que vous y en mènerez plus que moi.» Un jour il lui disoit qu'il y avoit peu de femmes qui ne fussent putains. «Et moi? dit-elle.—Ah! pour vous, madame, répliqua-t-il, vous êtes la Reine.
Une de ses plus illustres amourettes, ce fut celle de mademoiselle d'Entragues, sœur de madame de Verneuil: il eut l'honneur d'avoir quelque temps le roi Henri IV pour rival. Testu, chevalier du guet, y servoit Sa Majesté. Un jour, comme cet homme venoit lui parler, elle fit cacher Bassompierre derrière une tapisserie, et disoit à Testu, qui lui reprochoit qu'elle n'étoit pas si cruelle à Bassompierre qu'au Roi, qu'elle ne se soucioit non plus de Bassompierre que de cela, et en même temps elle frappoit d'une houssine, qu'elle tenoit, la tapisserie à l'endroit où étoit Bassompierre. Je crois pourtant que le Roi en passa son envie, car un jour le Roi la baisa je ne sais où, et mademoiselle de Rohan, la bossue, sœur de feu M. de Rohan, sur l'heure écrivit ce quatrain à Bassompierre:
Bassompierre, on vous avertit,
Aussi bien l'affaire vous touche,