En récompense, le Roi, la Reine et le cardinal Mazarin lui firent, à ce qu'il dit, bien des honneurs quand on alla à Bordeaux en 1650, au mois d'août.
Depuis sa mort, on a publié l'Aristippe, qui est un fragment du Prince, qu'il a fait pour donner sur les doigts aux rois fainéans et à leurs minisires, pour ne pas dire à leurs maires du palais. Il a cru, le bonhomme, qu'il y avoit en lui de quoi faire un Socrate et un Aristippe tout ensemble; cependant cet homme qui est si sage, cet homme qui a tant de vertus, s'avise de faire une lâcheté, où personne ne l'a imité, non pas même Costar: il signe en écrivant au cardinal Mazarin: «De Votre Eminence le très-humble, très-obéissant et très-obligé serviteur et pensionnaire.»
Lionne, ami de Chapelain, avoit fait donner à Balzac une pension de cinq cents écus, dont il fut fort mal payé à la fin. Il faut bien manquer de cœur pour faire une bassesse comme celle-là, lui qui avoit de quoi vivre, et qui a tant de soin de faire savoir dans ses lettres familières qu'il avoit quatre chevaux de carrosse. Avec tout ce raffinement de lâcheté, il ne put pourtant avoir pour sa sœur de campagne la récompense de la lieutenance aux gardes de son neveu, qui fut tué à Lens avec le maréchal de Gassion. La solitude, où l'on n'a que soi pour objet, où l'on ne se compare avec personne, avoit gâté cet esprit, qui déjà n'étoit que trop plein de lui-même.
Les juste-au-corps lui ayant semblé commodes, il en avoit de toutes façons, de treillis[172], de tabis[173], de bleus et d'incarnats.
Il a des visions jusques aux moindres petites choses: il demanda de l'aigre de cèdre[174] à M. Conrart, qui étoit devenu son commissionnaire après M. Chapelain; car il y eut je ne sais quoi entre M. Chapelain et lui, et il ne pouvoit s'empêcher de dire à tout bout de champ qu'il ne faisoit rien de naturel, qu'il n'avoit point de génie. Il lui faisoit entendre, sans faire semblant de rien, que si les pots dans lesquels il lui enverroit cet aigre de cèdre étoient bleus et blancs, ils lui plairoient davantage.
Il écrivit jusqu'à huit lettres pendant qu'on imprimoit ses vers latins, pour faire qu'un placard de deux petits anges qui se baisoient pût se rencontrer à la fin. Il a eu aussi une bonne fantaisie de faire imprimer ces vers-là en petit, croyant que le monde souhaitoit cela avec passion. M. Conrart lui manda que Courbé étoit disposé à le satisfaire; mais qu'il étoit obligé de lui mander que ses vers ne se vendroient point in-quarto, et qu'on n'en avoit vendu qu'un seul exemplaire. Balzac répondit en ces mots: «Si j'étois aussi amoureux de la gloire que je l'ai été autrefois, votre lettre me seroit une grande mortification.» Il fallut pourtant faire cette impression en petit; il se consola en voyant Editio seconda. Il a fait mettre au commencement que le libraire l'a voulu absolument. Il vouloit obliger Ménage à dire plus de choses à sa louange dans l'épître qu'il fit à la reine de Suède, en lui dédiant les vers latins de Balzac. Il y a au bout de ce livre ce qu'il appelle liber adoptivus, sans expliquer que ce sont diverses pièces d'auteurs, ou qu'il ne connoît point, ou dont il dissimule le nom. Il n'a pourtant pas mal fait, car il n'y a guère que cela de bon dans son livre.
Il eut une plaisante curiosité dans l'impression de ses discours; il n'y a pas une ligne qui ne soit finie par un mot entier; il n'y a jamais de mot coupé en deux.
La reine de Suède dit à Chanut, notre résident, qu'elle le prioit de s'informer quels auteurs il falloit lire pour bien savoir notre langue, et que Balzac ne la contentoit point, qu'il n'étoit point naturel, qu'il étoit toujours guindé, et toujours dans la fleurette. Il le sut, et elle lui écrivit que ce qu'on avoit dit étoit faux. Cela est cause qu'il n'a pas changé dans l'Aristippe les louanges qu'il lui donnoit. Voici une lettre qu'il écrivit à M. Conrart sur le séjour de la cour à Bordeaux, sous le nom du même M. Girard[175] dont nous avons déjà parlé. Ce que je mettrai à côté est ce que m'a dit M. le marquis de Montausier, témoin oculaire.
«Monsieur,
«A moins que d'avoir à vous donner des nouvelles de M. de Balzac, je n'aurois pas rompu mon silence ni violé le respect que je vous dois. Ce n'est pas que je ne sache combien il y a d'honneur à recevoir de vos lettres, et combien les honnêtes gens se glorifient d'en être favorisés; mais j'ai encore plus de considération pour vous que je n'en ai pour moi-même, et quoique je ne sois pas insensible à mon propre bien, j'aurois mieux aimé m'en priver que de vous être importun, en exigeant de vous pour une mauvaise lettre quelqu'une de vos belles réponses. Voilà, monsieur, comme j'en eusse usé, si la discrétion de votre ami n'eût fait violence à la mienne: elle m'oblige à vous dire de lui ce qu'il a omis, sans doute, dans la dernière lettre qu'il vous a écrite.